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Moyen Orient et Monde

D’une vengeance à l’autre : les représailles des milices chiites en Irak

Éclairage

Des groupes armés, qui bénéficient la plupart du temps du soutien de l'Iran, commettent des exactions à l'encontre des sunnites au nom de leur lutte contre l'EI, accusent plusieurs ONG.

03/02/2017

Depuis 2014, l'Irak est engagé dans une opération de reconquête de son territoire. Aux côtés de l'armée irakienne, les milices des Unités de mobilisation populaire ou « Hachd al-Chaabi » combattent l'organisation État islamique et reprennent peu à peu le contrôle de ses principaux bastions. Mais ces brigades, majoritairement chiites, mènent aussi des actes de représailles à l'encontre des populations sunnites des territoires libérés. Dans des villages près de Mossoul, des habitants ont raconté à Amnesty International que les Hachd sont venus « se venger » du massacre du camp militaire Speicher, où 1 700 soldats avaient été exécutés par l'EI en juin 2014.

Dans un rapport publié en 2016, l'organisation de défense des droits de l'homme relate aussi l'assassinat extrajudiciaire d'un sunnite originaire de Muqdadiyya, dans la province de Diyala, à quelques kilomètres de Bagdad. « (Mohammad) était assis dans un café avec trois autres personnes quand une voiture s'est arrêtée et deux hommes masqués en sont sortis. Ils l'ont appelé par son nom, puis lui ont tiré une balle dans la tête », confie anonymement un membre de sa famille, aujourd'hui réfugié dans un camp de Kirkouk, au nord de cette région occupée par les brigades Badr.

Comme près de 60 autres groupes armés, cette milice répond à l'appel de l'ayatollah Ali Sistani en 2014 pour aider le pays dans sa lutte contre l'EI. Depuis 2016, la loi intègre officiellement les Unités de mobilisation populaire dans les forces armées irakiennes, c'est-à-dire sous le commandement du chef des armées et Premier ministre, Haider al-Abadi. En pratique, « peu de choses ont changé dans leur commandement », assure Razaw Salihy, chargée de mission d'Amnesty International en Irak, selon laquelle « aucun processus transparent n'a été mis en place » pour juger leurs actes. À Fallouja notamment, depuis la libération de la ville en juin 2016, 1 300 hommes ont été enlevés et 600 sont encore portés disparus. Un comité d'investigation a été établi par le gouvernement, « mais jusqu'ici, rien n'a été rendu public », déplore cette responsable.

Pourtant, les témoignages ne manquent pas. Enlèvements, assassinats extrajudiciaires, arrestations arbitraires, tortures et mauvais traitements sont documentés par les organisations de défense des droits de l'homme. Il s'agit souvent là d'« actes de vengeance » à l'encontre de citoyens sunnites accusés d'avoir aidé l'EI avant l'offensive des forces irakiennes, explique Razaw Salihy. En janvier 2015, 56 sunnites étaient ainsi tués à Barwana, dans la province de Diyala. Là, comme à Salaheddine et Kerbala, les milices contrôlent de larges pans du territoire irakien. Elles luttent aussi aux côtés des forces gouvernementales dans la province d'Anbar, dans l'ouest du pays.

Les combats entre l'EI et les forces irakiennes dans cette région ont provoqué le départ de nombreux déplacés. Beaucoup ont fui en passant par le checkpoint d'al-Razzaza, à la frontière avec Kerbala. Jusqu'à décembre 2015 et la reprise de la ville de Ramadi, ce poste stratégique était le seul point de passage pour rallier Bagdad. Selon Amnesty International, la Brigade du Hezbollah, qui combat dans les Hachd al-Chaabi, y a enlevé près de 1 500 hommes.

À ces enlèvements s'ajoutent aussi les destructions et pillages des villes libérées, qui rendent impossible le retour des populations délogées. À Tikrit, où 160 personnes sont toujours portées disparues, et à Amerli, dans la province de Salaheddine, Human Rights Watch a fait état, sur la base de témoignages appuyés par des images satellites, de 1 425 bâtiments détruits entre mars et avril 2015. Ces enjeux sécuritaires mais aussi matériels et socioéconomiques posent « la question de la survie » pour les milliers de déplacés « dans un espace où il n'y a plus d'activité car tout a été détruit », détaille Myriam Benraad, politologue et spécialiste de l'Irak.

 

(Pour mémoire : Quel rôle central pour les milices chiites à Fallouja?)

 

« Prétentions politiques »
Depuis que l'opération de reconquête a débuté en octobre dernier, le risque de représailles à l'encontre des résidents sunnites qui ont vécu sous le joug de l'État islamique est aussi très présent à Mossoul, l'un de ses derniers bastions. L'armée irakienne aidée par la coalition internationale a récemment repris la partie de la ville située à l'est du Tigre des mains de l'organisation qui résiste encore de l'autre côté du fleuve, cette fois-ci sans l'aide des Hachd al-Chaabi. Mais les expériences passées constituent « des signes très inquiétants » pour Mossoul, avertit Razaw Salihy. Car si les Unités de mobilisation populaire se tiennent en marge de cette bataille, elles restent postées à l'ouest, dans la province de Ninive, où elles ont pris d'assaut la ville de Tall Afar, pour barrer toute fuite éventuelle des combattants de l'EI. Un assaut qui n'a pas manqué de faire réagir la Turquie, qui se considère comme le protecteur des populations sunnites de cette région. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a prévenu les milices que si elles y « semaient la terreur », il protégerait les Turkmènes, une population turque majoritaire de Tall Afar.

Le rôle-clé des milices dans la reconquête de Mossoul comme du reste du territoire irakien interroge « l'après politique », analyse Myriam Benraad. L'incapacité du gouvernement à mettre ces groupes armés sous tutelle leur a donné une véritable marge et leurs chefs ont gagné en influence grâce à leurs victoires militaires, donnant lieu à « une compétition ouverte entre les autorités à Bagdad et ces chefs de milice qui ont en plus des prétentions politiques », développe la chercheuse. Ces prétentions sont parfois portées par les grandes puissances de la région. La plupart sont soutenues par l'Iran, pays dont elles reçoivent directement leurs ordres. Beaucoup d'entre elles, comme la brigade Badr, imaginent d'ailleurs un futur de l'Irak à l'image de la République islamique chiite.

 

Pour mémoire

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Chammas frederico

Chiites, sunnites, lutte séculaire, politico-religieuse...
Quand et comment cela finira t il? Si ca pouvait finir "avant la fin du monde"
Tout cela est la conséquence de l'existence d'une composante politico-sociale importante dans l'Islam...
L'Islam Politique étant "conquérant par essence" chaque partie espère dominer sur le terrain ...d'où la désespérance de musulmans de voir la fin des conflits meurtriers

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