J'ai l'impression que tout a été dit, toute tristesse et toute joie ont été exprimées sur la vie et la perte de votre étonnante lumière. J'ai aussi l'impression qu'il manque tellement à cette élégie, tellement de mots qui devraient rendre votre absence moins poignante.
Je n'ai pas eu la chance de passer toutes mes années scolaires sous votre tutelle, simplement la moitié, mais peut-être la moitié la plus édifiante de ma vie, la plus marquante. Par contre, j'ai eu l'incroyable opportunité de passer de nombreux moments avec la majestueuse idée de vous, la merveilleuse histoire vraie de Raymonde contée par mon père, une personne que j'ai rarement vue pleurer, une personne qui n'a su retenir ses larmes à l'idée de vous vivante, gracieuse, tellement humaine et pourtant tellement plus. Alors de là à regarder ses yeux tout en lui annonçant votre décès était en lui-même un exercice de torture. Un des premiers à aider dans la construction de votre rêve, il s'est battu à vos côtés contre vents et marées, des premiers pas à l'école de Ebrine, à Beyrouth pendant la difficile période de guerre que telle une héroïne de roman épique vous avez courageusement affrontée ; vous étiez et serez toujours le CLW, pour lui et pour nous tous. À entendre les nombreux récits de votre parcours, on croirait regarder un film, Xena la battante, Napoléon sur son cheval, de Gaulle menant la révolution... Mlle Abou à l'esprit ardent et au cœur vaillant envers et contre tous ceux qui priveraient les jeunes de leur éducation. Je n'ai pas assez vécu pour pouvoir vous citer dans ma liste d'accomplissements, mais je ne suis pas trop jeune pour comprendre qu'après vous avoir observée, aucun rêve ne paraît trop grand, oui, même pour une femme ; vous étiez le féminisme incarné quand sa définition n'était encore qu'une vague notion.
J'ai eu la chance de vous connaître peut-être un peu mieux que beaucoup de mes camarades, et pourtant, je n'ai jamais pu vous tutoyer, jamais pu oublier ce grand trône sur lequel je vous ai mise à 3 ans lorsque je gravissais les escaliers de Joura pour la première fois. Fin juin, la plupart des élèves partent en vacances pour échapper à l'idée de l'école, oublier pendant deux mois cet acharnement intellectuel imposé par le système, mais moi, j'ai eu l'extraordinaire chance de vous prendre avec moi, de vous avoir comme trophée dans mes bagages quand vous avez passé un été avec nous en France. Et même là, alors que vous étiez comme un membre de ma famille, dînant, rigolant, vivant à nos côtés, je ne pouvais m'empêcher de dire « vous », même quand on se promenait dans des jardins de châteaux et que vous me racontiez tellement d'histoires avec la douceur qui était si emblématique de votre être, ou quand j'ai failli suffoquer d'une allergie lors d'un de nos déjeuners mémorables, j'étais en présence d'une entité céleste à qui je devais tellement de respect, même quand le souffle me manquait. Et en votre présence, il me manquait souvent. Toujours.
Vous me manquez Mlle Abou, vous manquez à mon père qui a perdu une de ses plus chères amies, vous manquez au monde comme vous avez manqué au Collège Louise Wegmann quand il a été privé de vous. Moi qui n'assiste presque jamais à des funérailles, j'ai assisté aux vôtres, non pas pour vous dire adieu mais pour essayer d'assimiler comment le monde pouvait perdre ses trésors et continuer ; ce fut un moment bouleversant, devoir entendre des quasi-panégyriques récités par des voix tremblantes d'émotion, de voir mes anciens professeurs verser des larmes de douleur et prononcer des mots de gratitude au souvenir du temps passé sous votre direction, et enfin de tenir la main de mon père et de comprendre que même ceux que nous croyons toutpuissants peuvent trembler à l'évocation d'un nom tel que celui de Raymonde. Ray-monde, comme James Bond, vous vous souvenez ? Un monde ensoleillé enfoui dans un petit bout de femme, une femme loin d'être frêle, dont la grandeur a rayonné sur des générations. Vous étiez un poème, un beau sonnet avec quatrains et alexandrins, et les beaux poèmes, on les pleure bien plus profondément.


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