Emm Walid, sur son balcon perchée, tenait en ses mains un seau d'eau. Pas besoin de poursuivre en La Fontaine, la morale de cette histoire et son parallélisme en remueront plus d'un. Une heure du matin. Gouraud. C'est le nom de cette fameuse rue piétonne du quartier populaire de Gemmayzé. Des jeunes, ivres et bruyants, agglutinés devant la sortie d'un pub superbranché, en face d'un vieil immeuble aux couleurs ternies, jaunies, aux volets en bois cassés. Au 3e étage, un balcon allumé qui ne s'éteint jamais. C'est le balcon de la vieille au seau d'eau – pour ne pas dire qu'il est rempli de pisse –, cette quinquagénaire obèse, dont les mollets sont aussi gros que des ballons de rugby, toujours vêtue de sa chemise de nuit claire et légère laissant paraître une poitrine trop incommodante. Vous voyez, elle était Mme Tout-le-Monde. C'était la situation la plus pénible qui soit. Elle caressait ses rêves à défaut d'y prendre part. En somme, elle passait sa vie à attendre. Pas assez pauvre pour se résigner, ni assez riche pour arrêter de songer. Tout dans ce monde n'est qu'argent, superflu, politique et démesure. L'essentiel de sa journée, de sa vie, tenait en une phrase accompagnée d'une gestuelle bien précise qu'était le lâcher de seau d'eau. Eux, les jeunes effrontés, semblaient toujours ailleurs, car ils n'avaient pas les moyens de s'offrir la vie, la vraie vie, celle où l'on vit pour soi, où l'on fait fi des apparences. Ainsi, leur imagination devient presque une consolation. La rue offrait une formidable matière première à cet égarement, où ils se figuraient être les maîtres du monde dès la première pinte enfilée, la première ligne sniffée. Dès lors qu'ils élurent ce morceau de trottoir aux murs tagués de part et d'autre, sous le balcon de la vieille au seau d'eau, tout semblait changer, ce qui puait embaumait, ce qui se dégradait reprenait couleur. On assistait à l'illustration parfaite de la décadence humaine, de la bêtise de jeunes oisifs. Une beuglante, un geste, de l'eau ou de la pisse, et puis...
La réflexion de
l'aujourd'hui.
Caroline TORBEY


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