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Nos lecteurs ont la parole - Élias R. Chédid

Grande âme de grande dame

L'élément peut-il témoigner de l'ensemble? Le doigt peut-il attester de la main? Sans doute, mais son témoignage n'est pas impartial. Sans compter que l'exercice est périlleux, car introspectif. Pour quelqu'un qui a eu la chance d'avoir les deux, les éléments les plus marquants d'une personnalité sont sans doute le noyau familial et l'école. L'école pour moi, c'est le Collège Louise Wegmann de Raymonde Abou. C'est Raymonde Abou. Donc Raymonde Abou, c'est un pilier de ma personnalité, c'est moi. Je ne fais pas dans le syllogisme, la tautologie. La fantaisie encore moins. Pas aujourd'hui en tout cas. Cela fait bientôt quarante jours que mon cœur est noir. Il subit le deuil de Raymonde Abou. Moi qui ai la plume relativement facile, cela fait bientôt quarante jours que je ne parvenais pas à écrire plus d'une ligne sur elle. Et que je me demandais bien pourquoi, jusqu'à ce jour. J'ai enfin la réponse. Je n'ai rien pu écrire jusqu'ici parce que j'ai perdu, avec Raymonde Abou, une partie de moi-même. Un membre. La tête, probablement. Je prie juste pour avoir conservé l'esprit, cet esprit qu'elle m'a insufflé, inculqué, façonné, avec tant de dévouement et de persévérance. Raymonde Abou a tellement de mérite par rapport à la formation de ma personnalité, en donnant à l'institution qui m'a formé l'essor et l'ampleur qu'on connaît, j'ai tellement voulu ne jamais la décevoir, que perdre un repère aussi fondamental, comme cela, presque sans prévenir, ça m'a déboussolé.
Mais je ne compte pas ici vous parler de moi, loin de là. Je ne souhaite parler qu'à titre de témoin, au nom, je l'espère, de beaucoup de mes camarades qui se reconnaîtront en ces lignes. «Un sentiment d'appartenance», écrivais-je déjà il y a une quinzaine d'années, en évoquant le Collège Louise Wegmann. C'est toujours de cela qu'il s'agit. Sauf que notre inspiratrice est partie. On se demande si on peut encore décemment marcher, parler, réfléchir, raisonner, s'attrister. Il me semble que oui. Aujourd'hui en tout cas, je suis encore capable de témoigner. Je n'en demande pas plus. Raymonde Abou, c'était la rigueur, la droiture, les valeurs, les principes, la ligne de conduite. Une présence extraordinaire. Ce petit bout de femme imposait le respect, et pas seulement aux élèves, aux parents, aux professeurs ou aux employés de l'école, mais à ses pairs du système éducatif, à la société toute entière, aux politiciens même. Une femme de caractère, déterminée, voguant sans chavirer vers une destination connue d'elle seule: le bon port. Une femme de cœur aussi. Humaine, humaine, humaine, sous ses allures formelles et malgré cette distance qu'elle imposait. Une patriote. Une vraie Libanaise. Sans confessionnalisme, sans clientélisme, sans allégeances. Sauf au Liban.
Raymonde Abou, c'était l'hymne national tous les lundis, en rang deux à deux, dans la cour du collège, alors qu'on n'entendait que les chants des milices, le bruit du canon et les sirènes des navires quittant le port. C'était la sagesse dans un monde en perdition. L'ordre dans le chaos. La modération érigée en credo – crédible – face aux extrémismes. La raison au milieu de la folie ambiante. C'était l'exigence, l'élitisme vertueux, c'est-à-dire la recherche permanente de l'excellence et du dépassement. Lors de la distribution des carnets de notes, un silence religieux s'imposait dès son entrée – son irruption – en classe. Silence que ne ponctuaient que quelques larmes et quelques sourires d'enfants, selon les notes du moment. Et l'angoisse, l'inquiétude de montrer à nos parents ces fameux carnets bleus revêtus de son inimitable signature, ce sceau du succès, que l'on confondait avec celui de l'institution toute entière. Mais jamais chez nous un sentiment d'injustice. Car juste, elle l'était. Jamais chez elle non plus de reproche ou de mot blessant. Elle croyait qu'il fallait encourager les élèves, pas les détruire. Car on parlait, à Louise Wegmann, on pouvait exprimer ses sentiments. Et elle nous écoutait, comme on écoute des adultes. Puis elle aiguillait, corrigeait le tir, réorientait, bienveillante. J'avais la réputation d'être souvent convoqué dans son bureau. Quand c'était le cas, mes camarades me regardaient avec la compassion que l'on doit à celui qu'on voit partir au front. À l'abattoir, peut-être. C'est qu'ils n'y allaient pas assez, car l'expérience en était différente.
Je me souviens de quelques grands moments – il y en a tant d'autres. Renvoyé une fois chez mes parents pour turbulence (un autocar ayant été spécialement affrété pour l'occasion), elle me convoqua pour me l'annoncer et m'admonesta de la façon la plus maternelle et la plus intransigeante à la fois. «Avoir de bonnes notes n'excuse rien», m'a-t-elle dit, intraitable. Les privilégiés de la vie devraient en prendre de la graine. Une autre fois, c'était pour me féliciter d'une note obtenue pour une rédaction de français chez feue Simone Tager, partie (trop tôt elle aussi) la même année. Elle m'avait dit qu'elle garderait l'original chez elle, ce qui m'avait sur le coup déçu (c'était mon travail après tout...). Pour la petite histoire, mon père avait réussi à en faire une copie (qu'il a perdue depuis). Aujourd'hui, je suis flatté que cette rédaction ait été enterrée avec elle. En terminale, à la veille du baccalauréat, elle me prenait à part lors d'un cocktail d'adieu pour m'expliquer, le plus sérieusement du monde, qu'il fallait que je ramène, «pour le collège», une mention très bien.
Plus tard, alors que je n'étais que fraîchement diplômé, elle me consulta sur l'école qu'elle souhaitait établir à Dubaï, autour d'un thé, un après-midi d'automne. J'étais aux anges. Raymonde Abou prenait conseil auprès de moi. J'avais réussi ma vie. Elle assista aussi à mon mariage, le bénissant par sa présence. Elle était comme ça, Raymonde Abou, elle ne quittait jamais ses enfants. Nous étions nous aussi une partie d'elle-même, son message, sa postérité. Sa vie durant, elle s'est battue pour le Collège Louise Wegmann, son institution, son grand œuvre, ne cessant de le porter aux nues, au firmament, au pinacle. Alors que survivre était déjà une prouesse pour une école en ces jours bien noirs, elle a réussi, tout au long de la guerre, à faire en sorte que Louise Wegmann monte, monte, jusqu'au sommet. Nous étions peu nombreux, mais elle voulait que nous soyons les meilleurs. Est, ouest, cela n'a jamais eu un sens pour nous. C'était le Liban, un, indivisible, uni, joyeux, bon enfant. Et pour nous le rappeler, très régulièrement, elle nous invitait à planter de petits cèdres dans la cour de l'école, la forêt...
Très souvent, pris d'un accès de mélancolie, je me demande ce qu'ils sont devenus, ces arbustes chétifs qu'elle croyait promis à un destin de paisible, d'inébranlable éternité. Je me plais à me dire que c'est finalement nous, qu'elle a arrosés avec tant d'amour, qui sommes ces pousses de cèdres, même si nous avons encore fort à faire, et tant de choses à prouver. Mais l'éternité, c'est à elle, et à elle seule, qu'elle appartient. Je conclurai alors par la seule phrase que j'ai pu écrire au lendemain de son décès: un jour, on pourra se répéter fièrement, à l'envi: «J'étais à Louise Wegmann du temps de Raymonde Abou!». Ce jour est d'ailleurs peut-être déjà arrivé. Paix à sa grande âme – de grande dame.

Élias R. CHÉDID

L'élément peut-il témoigner de l'ensemble? Le doigt peut-il attester de la main? Sans doute, mais son témoignage n'est pas impartial. Sans compter que l'exercice est périlleux, car introspectif. Pour quelqu'un qui a eu la chance d'avoir les deux, les éléments les plus marquants d'une personnalité sont sans doute le noyau familial et l'école. L'école pour moi, c'est le Collège Louise Wegmann de Raymonde Abou. C'est Raymonde Abou. Donc Raymonde Abou, c'est un pilier de ma personnalité, c'est moi. Je ne fais pas dans le syllogisme, la tautologie. La fantaisie encore moins. Pas aujourd'hui en tout cas. Cela fait bientôt quarante jours que mon cœur est noir. Il subit le deuil de Raymonde Abou. Moi qui ai la plume relativement facile, cela fait bientôt quarante jours que je ne parvenais pas à écrire plus d'une ligne sur elle....
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