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Culture - Rencontre / Littérature

Abdo Wazen, comme sur un cerf-volant...

Impénitent taquineur de muses, critique littéraire et, à travers journalisme et livres, voix de l'activité culturelle arabe, il livre aujourd'hui aux lecteurs, entre lyrisme et réflexion, ses rêves aux multiples facettes.

Abdo Wazen : « Le rêve est un jaillissement de vérité : on comprend mieux l’univers. »

Soixante ans et une quinzaine d'opus pour plus de quatre décennies vouées à l'écriture. Petite barbe de quelques jours, des yeux aux paupières plissées, la silhouette toute en rondeur, le sourire aux lèvres malgré une expression de lassitude, un bout de l'enfance dans le geste de touiller la tasse de café avec des mains dodues, Abdo Wazen vit dans les rêves. Qui le dévorent et dont il se nourrit goulûment.

Dans ce café presque vide de la place de l'Étoile, à côté des locaux du quotidien arabe al-Hayat où il officie, le poète, l'homme de culture (un boulimique de lecture) et le rêveur ne dorment jamais en lui. La preuve ? Ce livre en devanture des librairies : Ghaymat arboutoha bi khayt (Un nuage que je tiens par un fil, éditions Naufal, 253 pages). Joli titre où la poésie est omniprésente et clame haut et fort tous ses droits. Intrusion du rêve dans les arcanes de la plume ? Oui, mais pas que cela. C'est un réseau et des entrelacs bien enchevêtrés et complexes pour dire, analyser, radiographier et scanner la réalité de l'homme. À travers ses songes et ses cauchemars.

Avec Abdo Wazen, les mélanges ont des cocktails subtils et jamais tranchés. La prose et le monde du Parnasse flirtent outrageusement, le sommeil et l'éveil ont des frontières communes, le rêve et la réalité se rendent d'étranges courtoisies, les livres lus et les auteurs aimés habitent les zones d'ombre et de lumière d'une plume qui fait feu de tout bois. Et s'est érigée en championne du clair-obscur.
Il ne faut pas croire que tout soit rose (ou noir) chez Abdo Wazen. Le rapport à la vie et au quotidien est un labyrinthe difficile à pratiquer. Orphelin de père (incurable, cette douleur de l'absence), rescapé d'une opération à cœur ouvert dont il a fait un livre confession et résurrection, l'auteur du Jardin des sens (interdit par la censure pour écrits licencieux voire pornographiques) fraye toujours son chemin, contre vents contraires, pour mieux se (re)trouver... Surtout quand l'imagination est hautement inflammable. « Un rêveur, c'est dangereux et inoffensif », dit-il dans un constat clinique.

 

(Pour mémoire : Majdalani et Wazen en lice pour le Prix de littérature arabe)

 

 

Poésie et confidences
Chevillé à ses angoisses, ses peurs, ses fantasmes, ses obsessions, ses hantises, son stress, ses névroses, ses désirs, ses élans, ses échappées belles, son (mal)bien-être, ses (des)espoirs, l'auteur de La forêt close a la confidence fluide mais chaotique. Tant les contradictions, les paradoxes et les (in)cohérences se livrent bataille dans un intérieur tourmenté mais aspirant à la paix et à la sérénité. Et quêtant le point de lumière dans ces sous-bois souvent déroutants et sombres. Langage majeur et premier, il revient constamment à la poésie, sa reine et son talon d'Achille.

« C'est très tôt que j'ai commencé à rimailler, se souvient-il. Nietzsche m'a marqué de son sceau. Mon premier recueil, je n'ai pas osé le publier. Il s'appelait Dieu seul meurt. Je suis trop chrétien. Mais j'ai des doutes et des interrogations. Gnostique, agnostique ? Tout cela et autre chose aussi. Ce n'est pas un hasard si j'ai travaillé sur Hallaj qui m'a fait comprendre le Christ. » Pourquoi le rêve ? « Mais je suis malade de rêve ! Endormi, je rêve, éveillé, je rêve. Les somnifères que j'ai pris pour ma dépression me conduisaient aux rêves. C'est un état constant. Je rêve de tout. Des cauchemars, des rêves doux, des rêves à l'eau de rose, des rêves sexuels, religieux, des rêveries... Je rêve que j'écris en poème. Je rêve des mots, parfois je les inscris et je les lis... C'est comme un état médiumnique... »

Wazen avoue avoir parlé aussi de l'aspect scientifique du rêve avec Freud, Jung – « que j'aime beaucoup », glisse-t-il –, Gérard de Nerval, André Breton... Le rêve dans l'islam de Naboulsi, Ibn Syrine et l'interprétation des rêves. Les romantiques allemands, si féconds en ce domaine, sont aussi au rendez-vous, tels Novalis, Hölderlin, Jean Paul. « Le rêve, c'est la réalité de l'homme. Pour moi, c'est ma réalité parallèle. Mes références sur ceux qui ont entretenu un étroit rapport avec le rêve sont nombreuses. » Et de nommer Ionesco, Descartes, Althusser, Murakami, Kafka, Pierre Jean Jouve, Naguib Mahfouz... Avant de reprendre : « Le rêve est un scénario entrecoupé : le "moi" doit y être présent. Un rêve sans le "moi" est un récit, une nouvelle. » Quel est le message de ce livre où le rêve est moteur et porteur du mot ? La réponse fuse : « Le rêve est la vraie vie. C'est une clef, un trésor de soi, un autre regard au monde. C'est voir le monde sans contrôle. C'est un jaillissement de vérité : on comprend mieux l'univers ! »

Le rêve qui l'a marqué ? « Celui de mon père revenu, lui qui est mort quand j'étais jeune ! Il est rentré à la maison et on ne l'a pas reconnu. C'était une tricherie. Il fallait vérifier, car il ne m'aurait pas abandonné. Reconnaître sa mort, tel était l'enjeu. Je le reconnais et je le renie sans un complexe œdipien. » Et puis il y a ce rêve où il parle avec le Christ. Sans le voir. « Parfois, je marche dans les rues sans chaussures. Ce mort qui se lève de son catafalque et qui dit que ce n'est pas lui le mort. Certainement, l'érotisme fait partie de mes rêves. Scène de castration et de mutilation... Même les bibliothèques, de vrais labyrinthes, visitent mon esprit, endormi ou éveillé. »
Oui, les rêves ouvrent des portes insoupçonnables, admet Abdo Wazen. « Mais si on explique les rêves, on les tue »...

À qui s'adresse ce livre ? « Pour la première fois, je ne pense pas au lecteur. J'écris pour moi. C'est un livre autobiographique d'un "moi" rêveur... »

 

* « Ghaymat arboutoha bi khayt » (Un nuage que je tiens par un fil), éditions Naufal, 253 pages – en vente dans les librairies.

 

 

Pour mémoire

Le Salon du livre arabe de Beyrouth : 60 ans de livres et de rencontres

Soixante ans et une quinzaine d'opus pour plus de quatre décennies vouées à l'écriture. Petite barbe de quelques jours, des yeux aux paupières plissées, la silhouette toute en rondeur, le sourire aux lèvres malgré une expression de lassitude, un bout de l'enfance dans le geste de touiller la tasse de café avec des mains dodues, Abdo Wazen vit dans les rêves. Qui le dévorent et dont il se nourrit goulûment.
Dans ce café presque vide de la place de l'Étoile, à côté des locaux du quotidien arabe al-Hayat où il officie, le poète, l'homme de culture (un boulimique de lecture) et le rêveur ne dorment jamais en lui. La preuve ? Ce livre en devanture des librairies : Ghaymat arboutoha bi khayt (Un nuage que je tiens par un fil, éditions Naufal, 253 pages). Joli titre où la poésie est omniprésente et clame haut et fort...
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