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Le Liban en 2016

Le « compromis » de la présidentielle, une déclinaison du vide ?

Rétro 2016
06/01/2017

Il manque à l'actualité politique libanaise de l'année écoulée un fil conducteur qui en guide une lecture cohésive. Il en ressort à première vue deux temps d'évolution évidents : la fin du compromis Frangié et le redémarrage de la routine du vide dans la première moitié de l'année, puis la résurgence progressive de l'option Aoun, dès le milieu de l'été, aboutissant au déblocage de la présidentielle à l'automne, avec la promesse d'un souffle de réforme. Mais un survol de l'une et l'autre de ces deux phases laisse entrevoir des similitudes qui amincissent la ligne de rupture formelle entre la paralysie et la relance des institutions.
Un retour au début de 2016 s'impose à cet égard. L'année s'ouvre sur une escalade sans précédent entre l'Iran et l'Arabie dans la région, à quelques jours de la mise en œuvre de l'accord irano-américain sur le nucléaire. Au Liban, le Hezbollah tire à boulets rouges sur l'Arabie et par ricochet sur Saad Hariri, l'accusant sans le nommer de colporter un compromis qui, « sous prétexte de renforcer la stabilité du Liban», prévoit de « soumettre le pays au royaume d'Arabie ». C'est la fin officieuse du compromis Frangié. La baisse des espoirs de déblocage s'accompagne d'un zèle mis par le Hezbollah à la relance du dialogue et du gouvernement. La crispation des rapports Hezbollah-Futur est contenue et le cabinet relancé à la suite de deux rounds de dialogue bilatéral et national, sans que cessent toutefois les attaques du parti chiite contre l'Arabie ni que le Liban adhère à la solidarité unanime avec l'Arabie au sommet du Caire. Celle-ci sera amenée au final, à la fin février, à suspendre son aide militaire au Liban.


Cet épisode est symptomatique des mécanismes anormaux qui ont été ceux de la survie du Liban en pleine obstruction de la présidentielle : affaibli d'entrée par la précarité de l'entente sur des règles formelles de prise de décision, le gouvernement Salam est tantôt forcé au travail, tantôt à la paralysie, tandis que se consolident des cadres extra-institutionnels de règlement des différends politiques. Le dialogue bilatéral entre le Hezbollah et le courant du Futur émet les directives à même de contenir chroniquement la situation, et le dialogue national les convertit en orientations en Conseil des ministres – aux prises avec les bouderies chroniques du bloc aouniste.


L'élection du chef du bloc du Changement et de la Réforme, le général Michel Aoun, donne l'espoir de rééquilibrer plus ou moins les rapports internes, en compensant, par la relance économique du pays, l'impossibilité pour l'heure de régler les questions stratégiques cruciales. Mais il n'est pas sûr que les mécanismes de prise de décision du nouveau régime, quoique sous-tendant un fonctionnement redevenu normal de l'exécutif et du législatif, soient vraiment différents de ceux qui avaient régi la période de crise. La conférence de dialogue national s'est quasiment transposée en Conseil des ministres, dont l'élargissement a de surcroît avantagé – ne serait-ce que numériquement – le camp du président et du dipôle chiite. Et en marge de ce Conseil, plus d'un dialogue bilatéral a pris forme. Aux réunions régulières de gestion de crise entre le Hezbollah et le courant du Futur, se sont ajoutées des dynamiques de coordination bilatérale durable : entre les Forces libanaises et le Courant patriotique libre – soucieux de crédibiliser leur entente interchrétienne scellée en janvier 2016 à Meerab ; entre le Hezbollah et Amal, dont la dichotomie autour de l'élection de Michel Aoun s'est muée, au lendemain de la séance électorale, en solidarité inédite, le Hezbollah investissant son allié de la compétence à négocier au nom de la communauté chiite la formation du cabinet Hariri ; entre Baabda et le Hezbollah, et entre Clemenceau et le Hezbollah par le biais de Wafic Safa. L'on constate une absence de dialogues pluripartites à même de charrier un projet national porteur. L'on constate surtout, si l'on exclut le partenariat affiché FL-CPL et les rencontres ponctuelles entre les FL et le courant du Futur, que les dynamiques de dialogue gravitent autour du Hezbollah. Il est le seul à pouvoir prétendre à servir de partenaire commun à toutes les parties – y compris, peut-être, les FL, lesquelles sont loin de se montrer réfractaires à un éventuel dialogue avec le parti chiite. Le vide qui a longtemps pesé sur le Liban a contraint, au final, les différentes parties à se tourner vers la partie qui a orchestré ce vide, épuisant ce qu'il restait de l'alliance souverainiste intercommunautaire. C'est en termes de préservation communautaire qu'est désormais pensée et exercée la politique. Et sur ce terrain, le Hezbollah règne en maître. Preuve en est, la logique de la répartition par tiers, renforcée par la remise en question du partenariat islamo-chrétien et de Taëf à l'ombre du vide, a fini par s'immiscer dans la formation du cabinet et à s'imposer contra legem. Désormais, l'on n'est plus dans la tolérance des hérésies sous prétexte de vide institutionnel, mais dans leur consécration.


L'autre élément concret de l'amadouement des parties en faveur du Hezbollah – et qui accompagne en filigrane l'année écoulée – est le contraste entre une frilosité quasi générale à dénoncer l'épopée syrienne du Hezbollah et la propension de ce dernier à mettre en avant ses prouesses.
La commémoration du 14 février en 2016, à la veille du gel de l'aide militaire saoudienne, sera le seul moment de l'année où le leader du courant du Futur confrontera directement le Hezbollah et l'Iran sur les points stratégiques ponctuels régionaux. Le Liban « ne sera pas un wilayat iranien », dira-t-il.
Mais au fur et à mesure que se confirmera le retrait de l'Arabie des affaires du Liban, entre autres par conviction que l'Iran en est le tuteur avéré, la politique dite de containment se consolidera en faveur du Hezbollah : l'on écarte du débat les questions litigieuses de la souveraineté, des armes illégales, voire de la formule libanaise. Jamais le discours souverainiste du 14 Mars n'a été plus assimilable à une peau de chagrin qu'au cours de l'année écoulée. La solidarité affichée avec l'insurrection syrienne elle aussi se réduit sensiblement : l'élan civil et politique de solidarité avec les habitants de Madaya assiégée par le Hezbollah dans la première moitié de l'année sera nettement plus perceptible que les expressions d'indignation aux bombardements d'Alep vers la fin de 2016.


Même le petit noyau d'objecteurs de conscience (dont le PSP) qui condamnaient les exactions du régime et les mutations démographiques en Syrie ne se fait plus entendre, quand bien même ils avaient pris soin de ne pas inclure directement le Hezbollah dans leurs accusations.
Le Hezbollah est seul autorisé à s'exprimer sur la Syrie au Liban et à monnayer ici les victoires qu'il prétend avec ostentation décrocher ailleurs.


Les questions qui se posent à partir de là sont les suivantes : avant qu'une solution en Syrie ne soit entérinée, et le rôle régional de l'Iran précisé au regard de ses rapports avec la Russie et les États-Unis, le Hezbollah aura-t-il les moyens de monnayer ses prétendues victoires en Syrie par des modifications substantielles au Liban, qui toucheraient notamment aux fondations du partenariat et à Taëf ? Sinon, de quels moyens disposent les tenants de Taëf, à leur tête le courant du Futur, pour y faire face ? L'enjeu de l'année nouvelle, consenti par tous, est de revitaliser l'économie du pays : le Premier ministre a tout à y gagner, à moins que ce chantier de redressement ne se heurte à de nouvelles obstructions, auquel cas le Premier ministre risquerait, de par ses fonctions, d'en être considéré comme le seul responsable. Neutralisé sur les questions stratégiques par le Hezbollah, il risquerait d'être désavoué par ce même parti sur les questions économiques. Cela pour dire qu'en somme, les prises de position sur les questions conflictuelles fondamentales sont un vivier essentiel de la survie politique des partis face au Hezbollah. Mettre à l'écart ces questions conduit moins à préserver la stabilité du pays – qui est d'ailleurs tributaire d'autres paramètres que la politique de distanciation – qu'à entériner l'axiome selon lequel le Hezbollah est seul à gouverner. Le discours souverainiste et le projet d'un État de droit sont donc inévitablement voués à ressurgir. Qui en sera le porteur, cela est une autre affaire... L'on se contentera de faire remarquer à cet égard que le seul épisode de 2016 à même d'être qualifié de césure entre deux temps est l'épisode des municipales, porteuses, sous différentes formes, d'annonces de changement inévitable.

 

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