Cynthia Merhej

Génération Orient II : #2 Cynthia Merhej, illustratrice, 27 ans

Cynthia Merhej.

21/12/2016

Avant de dresser le portrait d'un(e) artiste émergent(e), on se doit désormais de faire un détour par Instagram et autres plateformes du genre. En général, cela donne une foule d'informations banales ou cruciales, et aussi une couleur, un rythme. Mauvaise piste dans le cas de Cynthia Merhej : son site internet est en reconstruction, elle ne pratique aucune forme d'autopromotion et ses réseaux sociaux sont nourris à la petite cuillère de sa réserve et de sa discrétion. Pour irriguer son œuvre et son œil, l'illustratrice préfère affronter le réel des hommes et de leurs fêlures, des sourires et des grimaces. Elle refuse les écrans miniatures et avoue avoir trop de cinéma à découvrir, de lieux à décoder, de visages à imaginer et de livres à feuilleter pour se plier à ce rite inutile par lequel nos sociétés digitales briment leurs enfants rêveurs. Elle jure que jamais on ne la prendra à dessiner sur ces tablettes reliées à des ordinateurs, elle qui travaille et vit en version papier encré. Elle dit : « J'aime les mains trempées d'encre » et se décrit comme « un peu désuète ». Elle n'a que 27 ans, et on optera plutôt pour différente.

 

Et hors cadre, elle l'a toujours été. Petite fille modelée sans être modèle, Cynthia est une enfant de la jonglerie artistique. À dix ans, elle préfère déjà la peinture, la lecture et le graphisme, comme autant de champs qui lui permettent de creuser des moments suspendus et d'y promener ses fantaisies colorées. Son entourage est unanime : le dessin est la langue natale de cette taiseuse. Oui, ce sont ses mains, ces attaches fines comme disait Balzac, ces doigts qui mutent en crayons à même vouloir esquisser l'air qui l'entoure, qui s'expriment pour elle. En 2007, Cynthia entame donc des études graphiques à Londres, à Central Saint Martins, d'où elle ressortira avec honors. Suivra une maîtrise en communication visuelle au Royal College of Art, avec honors à nouveau. Sur les bancs de la fac, en se défiant sans cesse, elle peaufine et confirme sa marque de fabrique, ce que ses tuteurs appellent la poésie « du dessin écrit ». Elle est alors convoitée par de grosses pointures du domaine qui voient une extrême virtuosité dans ses écrits dessinés et ses dessins écrits. Notamment la maison d'édition Thames & Hudson pour laquelle elle illustre un livre de mode pour enfants. Viendra ensuite l'expérience Rookie, déterminante. En 2010, la jeune blogueuse de mode Tavi Gevinson fonde son fanzine en ligne baptisé Rookie* et destiné aux adolescentes. Le magazine repère la jeune Libanaise et lui confie la réalisation du logo, de la typographie du site et d'illustrations.

 

À l'issue de ses prestigieuses études, Cynthia décide de rentrer à Beyrouth, une ville qui rassasie celle qui affectionne les imperfections et la nostalgie qui boite. Son allergie pour les compromis pousse cette anticonsensuelle à continuer à aller où elle a envie, balançant l'anse de ses rêveries au bras de son crayon au trait malhabile, proche de l'art brut enfantin. À la gouache ou à l'acrylique, l'image artisanale de Cynthia Merhej prend donc, tour à tour, la forme d'un vaste terrain de jeu abstrait pour une bouteille d'encre.

 

Toujours en les liant de la poésie de son ADN créatif, elle peut monter un castelet de curieux personnages naïfs et éthérés à la Egon Schiele (son idole), ou des illustrations plus curieuses et ténébreuses, façon film noir de Fritz Lang. En l'occurrence dans sa série intitulée Atlas Hôtel, où elle imagine un hôtel libanais d'avant-guerre, projet qui sera bientôt concrétisé par le collectif d'architecture Twig. Mais chez Cynthia, la légèreté n'est qu'apparente : à la candeur des dessins cotonneux se mêlent un certain surréalisme foutraque et la profondeur des questions mélancoliques qui la taraudent. Voilà pourquoi la blogueuse Leandra Medine (de Man Repeller) fait appel à elle en 2014 pour réaliser ses Horoscopes où elle croquera des femmes ancrées dans l'air du temps : troubles, un peu fantasques, ludiques par-ci et sombres par-là. Vraies. Et si Cynthia était en fait un personnage de son œuvre ?

 

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