Coupure du ruban traditionnel menant à l’espace Cénacle libanais, à la bibliothèque des sciences sociales. De g. à d. : Rony Araïji, Salim Daccache, sj, Hussein Husseini, Renée Herbouze et Leila Rizk.
Du point d'observation unique qu'il a pu occuper, deux ans et demi durant, en tant que ministre de la Culture, Rony Araïji a compris et évalué bien des choses. L'essentiel en est contenu dans un grand discours qu'il a tenu hier au campus des sciences sociales de l'USJ, rue Huvelin, devant un parterre de personnalités politiques et académiques, à l'occasion de la remise officielle des archives du Cénacle libanais à la bibliothèque des sciences sociales, et de la création subséquente d'un Fonds Michel Asmar.
« Je me tiens aujourd'hui devant vous probablement pour la dernière fois en ma qualité de ministre de la Culture, a dit M. Araïji. Le cadre de cette intervention coïncide bien avec mes interrogations actuelles sur le rôle et la place de la culture dans notre pays. Je vous avouerais que je sors bien attristé de l'interminable processus d'attribution des portefeuilles ministériels, où j'ai pu constater combien le ministère de la Culture était relégué, dégradé au statut de lot de consolation (...) Je me désole devant la déliquescence qui a saisi nos institutions, à cause de cette vision cloisonnée de la pratique politique, qui envisage la nation comme un butin à se partager et non comme une unité qui embrasse tous les citoyens dans un même projet d'avenir. »
« C'est dire à quel point est grand le fossé qui sépare la classe dirigeante des aspirations de nos compatriotes qui eux, par contre, ont compris non seulement le rôle, mais la nécessité de la culture dans leur vie ; en ce qu'elle constitue l'essence et l'expression même de leur génie et de leur humanité », a ajouté le ministre.
L'aspiration d'un peuple
Cette culture qui résume en elle l'aspiration d'un peuple, d'une nation, c'est l'honneur de chaque institution d'études supérieures de lui accorder la place qu'elle mérite. Car le Cénacle libanais, c'était cela, un creuset culturel où des pensées venues de partout s'exprimaient et s'expliquaient.
Cet espace public, Michel Asmar l'avait rêvé puis réalisé, à partir de l'été 1946, en homme conscient que l'identité de son peuple était encore, comme l'a encore dit Rony Araïji, « en gestation ». Elle l'est toujours d'ailleurs, à l'heure actuelle, où les forces centripètes tentent en vain de faire éclater une patrie, oubliant qu'elle n'appartient pas seulement à l'homme, mais aussi à Dieu qui s'en est fait un berceau, comme nous le rappelle la saison ; un berceau c'est-à-dire une source où toutes les espèces viendraient boire sans inquiétude, « le loup à côté de l'agneau ».
C'est le rêve de l'État juste et fort que nous faisons tous.
Le Cénacle libanais, c'est, concrètement, un trésor patrimonial d'environ six cents conférences prononcées, tout au long d'une trentaine d'années, par des personnalités de tous horizons politiques et académiques principalement libanaises, mais pas exclusivement.
Un temple de la pensée libanaise
C'est en journaliste du Lissan ul-Hal que Salim Daccache, alors jeune universitaire de 19 ans, fut introduit aux activités du Cénacle libanais. Il en couvrit les conférences et, à l'occasion, noua amitié avec Michel Asmar. S'exprimant au cours de la matinée de présentation qui s'est tenue hier, il affirme avoir très vite pris conscience du défilé de conférenciers de haute ligne libanais et étrangers, qui élaboraient une sorte de « libanologie ». Il cite Michel Asmar affirmant que, face aux nombreux « lieux vénérables de culte », le Cénacle représentait à ses yeux « un temple de la pensée libanaise ».
Michel Asmar était vivement conscient de la nécessité de consolider un pacte national « en recherche de réconciliation », comme s'il pressentait la grande cassure de la guerre, suggère Salim Daccache. Une cassure qui dure, comme le relève avec amertume le ministre de la Culture.
Le Cénacle cessa toute activité en 1975, quand les armes remplacèrent la pensée. Michel Asmar lui-même mourut dans la nuit de Noël de 1984, laissant à ses enfants et aux Libanais des générations de la guerre « autant un fonds d'archives, patrimoine commun des Libanais, que des témoignages vivants d'une époque », selon les termes de Leila Rizk, directrice de la bibliothèque qui en assurera désormais la conservation et la diffusion.
L'adieu au père
En témoin de cette époque, puisqu'il figure, à côté d'une pléiade d'autres hommes politiques et de penseurs, parmi les quelque 400 conférenciers qu'invita le Cénacle, Bahige Tabbarah devait évoquer cet effondrement du rêve libanais que fut la guerre de 1975, et la débâcle arabe de 1967 qui l'avait accéléré. Entre-temps, dès 1967, le Cénacle avait engagé le chantier du dialogue islamo-chrétien.
Pour sa part, Renée Asmar Herbouze, fille aînée du fondateur du Cénacle, a salué en la cérémonie de signature un « adieu au père » et à une donnée familiale, puisque la demeure paternelle accueillait parfois les conférenciers, qui y laissaient des traces concrètes, comme cette serrure réparée un soir par l'Abbé Pierre, « la soupe Daniélou », ou le dessin griffonné au Bic sur le bras du fauteuil par l'imam Moussa Sadr.
Renée Herbouze le dira aussi en termes émouvants : « Nous sommes pétris par les héritages », et aussi : « Se défaire est douloureux, mais aider à transmettre une mémoire vive est exaltant. »
Pour le legs du Cénacle libanais déposé à l'USJ, le ministre de la Culture rêve désormais « d'une large concertation, dans la lignée du personnalisme » dont l'une des axes directeurs serait « une redéfinition des rapports entre le spirituel et le temporel, le religieux et le politique ».
Tendant la perche au recteur de l'USJ, M. Araïji a souhaité que l'USJ « mette ces archives à la disposition du plus grand nombre de jeunes et d'étudiants ; peut-être en créant, pourquoi pas, un cours qui serait consacré à leur étude approfondie, ou bien à travers des republications et des rediffusions thématiques et systématiques ».
Et de remercier, en conclusion, la famille du fondateur, « qui a dignement transmis, comme un Graal, quarante années de pensée et de conscience libanaises ».
Georges Naccache : « Un lieu où des hommes se pensent »
« Cette "invitation à l'histoire", c'est la fonction essentielle de ce Cénacle, l'ambition inexprimée et très belle de son animateur. Quelque chose d'exceptionnel se fait ici, qui ne tient d'ailleurs ni à la personnalité des conférenciers, à leurs talents, à leurs dons, ni à la composition et à la qualité de leurs auditoires, mais simplement à cela même que je viens de dire : c'est ici un lieu où des hommes se pensent, et donc s'opposent, dans une volonté de dépassement, qui est le mouvement même par lequel nous opérons notre prise sur l'avenir. » (12 juin 1950)
Pour mémoire
Un livre et une exposition font revivre les « années Cénacle »
« Je me tiens aujourd'hui devant vous probablement pour la dernière fois en ma qualité de ministre de la Culture, a dit M. Araïji. Le cadre de cette intervention coïncide bien avec mes interrogations actuelles sur le rôle et la place de la culture dans notre pays. Je vous avouerais que je sors bien attristé de...


Israël Katz assure que l’armée israélienne « conservera sa liberté d’action militaire » au Liban malgré la nouvelle trêve
Merci à Fady Noun pour ce "papier" sur ce legs impressionnant du Cénacle Libanais au patrimoine culturel universitaire et national libanais...! A l'époque ou j'étais encore étudiant et Président de l'Amicale des Sciences Politiques de l'USJ.,feu Michel Asmar m'avait offert sa prestigieuse Tribune, six fois durant l'année universitaire en question, pour mener des débats démocratiques de haut niveau, entre des Politiques opposés(du Nahj et du Helf) de premier plan, et la participation de représentants des principales Universités de l'époque. Ce fut de grands moments dans l'Histoire du monde universitaire. Paix à l'äme de Michel Asmar et merci pour ce beau cadeau que sa famille a fait à l'USJ. !
14 h 35, le 17 décembre 2016