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Une année entière s'est écoulée depuis le début des protestations initiées par la crise des déchets. Or, malgré cela, pas grand-chose n'a changé. Pourtant, nous voyions déjà dans ces protestations un début de révolution, peut-être même pour certains la possibilité d'un changement de régime, ou au moins le renouvellement de notre élite politique... Mais c'est toujours le même establishment en place, pourri, et de plus en plus fermenté par un statu quo politique sans issue, terreau dans lequel germent de plus belle les spores d'une corruption invasive devenue effrontée et sans gêne... Mais qu'est-ce qu'il est facile de blâmer l'élite politique, de l'accuser de tous les maux et torts. Or, l'essence même du problème réside ailleurs. Le vrai grand problème se trouve en chacun de nous, dans nos esprits, car nous sommes tous des corrompus. En fait, la corruption n'est pas un principe abstrait et impalpable, elle est présente partout et à tout moment. Je dis bien partout, et je ne sais par où commencer...
Commençons donc par l'école... Quand nos parents font un petit cadeau à l'établissement scolaire pour nous y inscrire plus facilement, ou alors font un geste au professeur pour qu'il s'occupe mieux de nous, nous sommes des corrompus. Quand nous nous présentons aux élections de délégués de classe, et offrons à nos camarades des bonbons pour l'obtention de leurs voix, nous sommes des corrompus. Quand nous achetons le baccalauréat libanais à l'un de nos enfants qui risque de ne pas le réussir, nous sommes des corrompus.
Passons à notre jeunesse. Quand nous insistons à ce que papa nous débrouille le permis de conduire sans se présenter au test, nous sommes à nouveau des corrompus. Quand nous allons boire un verre dans un pub de la ville et grillons quelques cigarettes malgré la loi antitabac, nous sommes encore une fois des corrompus. Quand nous rentrons ensuite à la maison en conduisant la voiture tout en étant alcoolisés, nous sommes des corrompus. Quand nous photocopions la carte d'identité de nos aînés pour pouvoir entrer dans une boîte de nuit tout en étant mineurs, nous et nos aînés sommes des corrompus.
Tribulations quotidiennes
Quand nous klaxonnons à l'adresse de la voiture devant nous parce que celle-ci s'est arrêtée au feu rouge, bien que l'on soit très pressés comme d'habitude, nous sommes des corrompus. Quand nous omettons de mettre la ceinture de sécurité, nous sommes toujours des corrompus. Quand papa appelle son ami officier ou député pour nous sauver d'un barrage routier des forces de sécurité, nous sommes des corrompus. Quand nous roulons en mobylette, moto ou quad sans casque, ou alors sans que ces véhicules n'aient été immatriculés, nous sommes de gros corrompus. Quand nous jetons par la fenêtre de notre voiture, ne serait-ce qu'un petit bout de mouchoir, tout en nous défendant que ce n'est pas ce déchet supplémentaire qui changera la donne, nous sommes de sales corrompus.
Il en va de même pour nos loisirs. Quand nous allons à la chasse malgré l'interdiction de cette pratique par la loi libanaise, nous sommes de sadiques corrompus. Quand nous tirons en l'air de joie, nous sommes des corrompus, imbéciles, mais heureux. Quand nous soutenons des équipes sportives aux pratiques frauduleuses et soupçonnées de triche, nous sommes encore et toujours des corrompus. Quand nous achetons des animaux de compagnie exotiques capturés illégalement par des braconniers dans leur milieu sauvage outre-mer, nous sommes des corrompus sans merci. Quand nous exfiltrons des bouts de mosaïque de nos sites archéologiques pour les exhiber dans notre salon en nous vantant de notre exploit, nous sommes de terribles corrompus. Quand nous imposons une entrée payante pour accéder à la plage publique, du nord au sud, nous sommes tous des corrompus.
Vie professionnelle
Quand, en tant qu'architectes, nous dessinons deux plans pour un même projet, l'un fictif pour l'obtention du permis de construire, l'autre réel, mais contrevenant aux normes (et illégalement exécuté), nous sommes des corrompus diplômés. Quand nous travaillons illégalement la nuit sur un chantier, nous sommes des corrompus nocturnes. Quand nous établissons des comptabilités parallèles pour se soustraire au fisc, nous sommes des corrompus en évasion. Quand nous acceptons de travailler au noir – et je ne parle pas ici des petits boulots saisonniers ou pour étudiants, qui sont sujets à ce genre de fraude partout ailleurs dans le monde –, nous sommes des corrompus. Quand nous faisons brûler une parcelle de forêt pour faire changer son statut en zone constructible, nous sommes d'ignobles corrompus. Quand nous imposons le valet parking, même pour un mariage au fin fond du jurd, nous sommes des corrompus effrontés.
Il ne faut pas oublier nos pratiques citoyennes. Quand nous acceptons de l'argent en contrepartie de nos voix aux élections, nous sommes bien entendu des corrompus sans scrupules. Mais pire encore, quand nous faisons voter nos morts ou des expatriés tout en nous vantant du gain de ces quelques voix supplémentaires, nous sommes, viscéralement, des corrompus.
Enfin, quand nous volons l'électricité, ou que nous sommes à la recherche d'un électricien futé qui pourrait nous mettre une aiguille dans le compteur pour freiner la signalisation de la consommation réelle, nous sommes des corrompus illuminés. Quand nous détournons illégalement l'eau publique en ouvrant une brèche dans le circuit pour ensuite la pomper dans nos citernes, nous sommes des corrompus assoiffés. Quand nous cherchons une connaissance à l'intérieur d'un service public pour nous dérober à la file d'attente imposée au commun des mortels, nous sommes des corrompus impatients. Quand nous déléguons la sous-traitance de nos paperasses administratives au « monsieur qui peut tout faire pour 20 000 livres » et qui nous harcèle à l'entrée d'un ministère, nous sommes des corrompus nonchalants. Quand nous, habitants d'un même immeuble, finançons ou acceptons l'achat d'une mobylette pour notre concierge égyptien, nous sommes de bienveillants corrompus. Quand nous invitons à déjeuner le nouveau maire ou commissaire de la gendarmerie du village pour pouvoir tranquillement continuer nos manigances rurales illégales, nous sommes des corrompus accueillants.
Et cela, tout cela n'est qu'un échantillon. Je suis sûr que la liste est bien plus longue que ça...
Mais il y a pire que tout cela. Le pire, c'est lorsque nous assistons, blasés, à toutes ces formes de corruption en les acceptant et en se disant que c'est la seule façon pour faire avancer les choses dans ce pays. Nous sommes donc tous complices de la corruption, complices passifs et fatalistes.
Nous sommes complices lorsque nous acceptons de soudoyer. Nous sommes complices lorsque nous acceptons de payer l'accès à nos plages publiques. Nous le sommes lorsque nous acceptons de payer 500$ pour que le curé ou le cheikh bénisse notre mariage. Lorsque nous acceptons de payer à un fonctionnaire haut placé afin qu'il nous signe un permis de construction ou d'exploitation. Lorsque nous commandons des oiseaux dans un restaurant, chassés sans doute illégalement. Lorsque nous achetons du bois coupé illégalement dans le peu de forêts qu'il nous reste, afin d'alimenter nos cheminées en hiver. Lorsque nous bâtissons avec le sable volé dans nos mers, nous sommes toujours complices de cette corruption...
Et enfin, lorsque un an après le début de la crise des déchets nous osons encore rester passifs et nous contenter de râler nonchalamment devant nos téléviseurs sans agir, nous sommes coupables de non-assistance à nation en danger...
Nous devons donc, nous Libanais, et ce avant de vouloir lutter vaguement contre une macrocorruption abstraite, avant de vouloir changer un régime agonisant et certes en décomposition continue, nous résoudre à combattre cette corruption omniprésente et presque folklorique, enfouie au fond même de nos esprits. Il va falloir se mobiliser par immeuble, par rue ; commencer par le tri de nos déchets et favoriser les initiatives personnelles et locales de recyclage, car charité bien ordonnée commence par soi-même. Sinon, il va falloir se résoudre à notre sort une bonne fois et pour toutes, car « kama takounou youwalla aalaykom » !
Élias DAHROUGE
Budapest, Hongrie


Moi je suis d'accord là dessus, et même que je connais un qui serait prêt de vendre son pays aux bactéries wahabites rien que pour quelques dollars de plus . ON A TOUS UN PRIX , MAIS À CE PRIX LÀ, NON MERCI MONSIEUR.
20 h 18, le 10 décembre 2016