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Liban

Favoriser le dialogue et l’écoute pour mieux comprendre l’autre

Réfugiés

La manipulation de la peur, l'arme la plus redoutable en temps de crise.

03/12/2016

Depuis le début du flux migratoire vers l'Europe, le Vieux Continent se trouve tiraillé entre le devoir d'accueil d'une population en détresse et le souci de la protection égoïste des frontières et des richesses du continent. Jour après jour, les débats s'enveniment sur les écrans et dans la presse, les médias se trouvant acculés à répercuter, parfois avec maladresse et de mauvaises intentions, les réactions très différentes selon les divers pays d'Europe. Le récit des migrations, l'interprétation donnée par les médias au phénomène de fuite et de migration montre clairement la polarisation entre différentes conceptions de la vie en société en Europe. Une polarisation que le Liban a bien connue d'ailleurs au lendemain de l'accueil d'un grand nombre de réfugiés syriens, un flux qui a suscité une division claire parmi les Libanais, autour de problématiques bien différentes que celles qui prévalent en Europe.

Face au spectacle quasi quotidien de drames humains liés aux migrants et aux déplacés suscitant des tensions sous-jacentes et une exploitation politique outrancière, un devoir s'impose, notamment aux journalistes : celui d'un mélange fait d'honnêteté, d'exactitude, de sobriété, d'humilité et de modestie. Le tout bordé de compassion et tourné vers l'objectif ultime de la construction d'une paix civile, tant il est vrai que la plume, de plus en plus combinée à l'image, est tout autant capable d'enflammer le climat social que de l'apaiser.
C'est un peu le message qu'a voulu donner un groupe de journalistes et d'experts en communication réunis dans le cadre d'un réseau international de collaboration formé par NetOne, la Cité nouvelle, un groupe d'édition italien, et le mouvement des Focolare.

Mieux comprendre
Invités au Liban après une série d'escales dans plusieurs pays européens concernés, ils ont animé un congrès qui s'est tenu, deux jours durant, au centre des Focolare à Ain Aar.
Le but de ces rencontres est de mettre en rapport de collaboration effective des journalistes, des experts en communication, des hommes politiques et des représentants d'ONG notamment « pour mieux comprendre toutes les implications de cet immense phénomène, en interpréter les différents éléments et offrir des instruments de narration et de communication qui soient adaptés ».

Face à l'augmentation galopante de mouvements xénophobes, les membres du réseau prônent un nouveau style de journalisme, placé sous le thème du journalisme « dialogique », c'est-à-dire « entrer en dialogue avec l'autre » ou encore « dans les perspectives de l'autre » en tâchant de comprendre son point de vue et les différentes solutions à adopter, et ce dans un esprit d'ouverture et de grande écoute et d'intérêt réciproque « pour mieux comprendre les dessous historiques, culturels et politiques qui sont sous-jacents aux migrations ».
Passage obligé du fait de son expérience quasi unique en matière d'accueil des réfugiés, le Liban représentait une escale incontournable pour mieux saisir les problématiques qui se posent dans un pays bien plus fragile et certainement moins riche que le continent européen.

Au départ, la peur. La peur de l'Autre « différent de nous », qui devient dans la perception collective « l'envahisseur » en face duquel il faut désormais « ériger des murs ». Ensuite, « l'amalgame » et le danger de mettre dans un seul panier les guerres et leurs conséquences désastreuses sur la population, le terrorisme et ses interprétations réductionnistes, l'islam fanatique, mais aussi la crise économique que l'on préfère attribuer à l'afflux de l'« étranger » – cible facile et maillon faible de la structure sociale, plutôt que d'en rechercher les véritables causes.
« Ce ne sont pas des pestiférés », devait lancer, sur un ton provocateur, l'ancien ministre Ibrahim Chamseddine, lors d'une table ronde sur les migrations vues de la rive méridionale de la Méditerranée.
« La migration vers l'Europe, dit-il, est avant tout motivée par la volonté de récupérer sa dignité humaine. »

L'échec du monde arabe
Les peuples fuient la région non seulement du fait de la guerre et de ses atrocités, mais aussi parce qu'ils sont désabusés devant le spectacle de l'échec cuisant que leur a offert la génération précédente.
« Ce n'est point une question de religion. C'est toujours une affaire de système politique et de régimes qui ont échoué à construire un État, à instaurer des démocraties, à partager les richesses et à libérer la Palestine, un revers majeur dans l'inconscient collectif des peuples de la région » dit-il. Résultat concret : « Nous n'avons plus rien à offrir à la nouvelle génération. On met les gens au monde pour ensuite les pousser vers l'extérieur », dit-il en dressant un bilan des plus amers de la situation d'un monde arabe en désintégration.

L'ancien ministre Damien Kattar enchaîne avec ce chiffre saisissant : « Ce sont près de 120 millions de jeunes Arabes en colère qui détournent leur regard vers l'Europe », dit-il.
Selon lui, la solution réside dans un choix délibéré de faire prévaloir « le nationalisme civil » sur le « nationalisme ethnique ». L'idée n'est pas tant de chercher à convaincre l'autre qui détient le mieux la vérité, religieuse ou culturelle en l'occurrence, « mais plutôt d'opter pour un projet de vivre ensemble » qui permet à chacun de se construire, dans la dignité et la coexistence.

Encore faut-il que le message soit bien reçu par les responsables politiques qui, dans leur grande majorité, manipulent l'arme de la peur, facteur de division par excellence, pour mieux régner. C'est certainement le cas dans le monde arabe, soutient M. Chamseddine.
« La peur est le véritable commerce de la région, un moyen politique pour contrôler en suscitant la peur des autres mais aussi au sein même d'un même groupe communautaire », fait-il remarquer.
C'est un phénomène semblable qui se produit en Europe avec la montée des partis d'extrême droite qui ratissent large dans ce domaine et où le thème des migrants devient un sujet idéologique par excellence servant à alimenter les clivages et à inciter à la désinformation, comme en témoignent plusieurs journalistes européens présents durant le congrès.

« Les partis politiques qui s'acharnent à diffuser la peur de "l'étranger et de l'inconnu" en alimentant l'incertitude sur l'avenir, la jalousie, sont en train de proliférer », témoigne Joachim Schwind, journaliste allemande au Neue Stadt.
« Nombreux sont les Allemands qui expriment, face au flux des réfugiés, des peurs qui sont totalement déconnectées de la réalité », dit-elle. Des craintes que manifestent surtout les habitants de la partie est de la République, qui, pendant de longues années avant la réunification de l'Allemagne, « n'avaient quasiment aucun contact avec les étrangers ». Autre facteur qui a contribué à ce rejet, « la déception » chez les habitants de la partie est de l'Allemagne de voir que leur prospérité n'est pas aussi importante que dans la partie ouest du pays, d'où cette rancune envers l'étranger, explique la journaliste.

« Les pays semblent plus préoccupés aujourd'hui à contenir le mouvement des réfugiés aux dépens de l'urgence de leur protection », souligne l'ancien ministre Tarek Mitri qui dénonce la « faillite » de la communauté internationale à plancher sur les racines du mal qui a poussé des millions de réfugiés à la dispersion et à la désolation. D'où la nécessité d'une « responsabilité concertée et partagée » entre toutes les nations condamnées aujourd'hui à une coopération constructive et réfléchie fondée sur la solidarité humaine.

 

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