On a souvent pensé, en voyant ces derniers temps des hommes s'en aller à l'aventure plein de risques, en mer, du haut des falaises, dans les essais des excès de vitesse. L'heure présente est grosse de périls et d'incertitudes, et nul d'entre nous n'a souvent pensé, en voyant des hommes s'en aller escalader des montagnes inviolées ou explorer des régions inconnues, de faire le tour du monde en avion sans carburant et seulement à l'électricité, ou franchir les mers et retourner sains et saufs, ou alors rencontrer la mort. Au fond, tous ceux-ci, en réalité, allaient tout simplement à la découverte d'eux-mêmes. Ils cherchaient à déterminer à quelle catégorie d'hommes ils appartiennent ; à connaître l'étendue de leur force et de leur faiblesse. Comment allaient-ils réagir à cette épreuve inconnue ? C'est de la réponse à ces questions que dépendait, en fait, le succès ou l'échec de leur mission. Nous dirons encore plus : le succès ou l'échec total de leur vie.
L'heure présente est grosse de périls et d'incertitudes, et nul d'entre eux ne voulait avouer sa peur. Sans peur, pas de vrai courage. Et puis la peur, c'est le commencement du courage. Celui qui a tenté l'ascension en alpiniste d'une montagne en l'escaladant peut très bien redescendre vaincu mais en paix. Pour peu qu'il ait regardé la peur en face, sans faiblir, il ne la connaîtra plus vraiment désormais, car il a découvert qu'à l'heure du danger suprême il n'a rien eu à craindre lui-même.
Nous sommes actuellement appelés à affronter la menace permanente et les puissances inconnues de la nature farouchement résolue à détruire de temps à autre, comme par hasard, et au moment où l'on s'attend à rien, déclencher le moment venu sa menace inattendue contre ces braves aventuriers. Il faut dire que souvent l'homme à oser défier la nature et la nature a eu toujours le dessus et le dernier mot.
Comment faire pour rester forts et prêts à l'affronter? Comment tenir indéfiniment, sans s'épuiser ? Où trouver la paix de l'âme et la force pour faire face, avec le meilleur de nous-mêmes, à toute éventualité ? C'est la grave question à laquelle chacun de nous doit découvrir une réponse strictement personnelle. C'est à chacun de nous d'affronter l'épreuve avec ses propres forces, de résoudre les problèmes selon sa propre conscience et logique.
De la réaction individuelle de chaque citoyen en présence du danger dépend la survie d'un gouvernement. Dans la période critique que nous vivons, où trouver la paix qui surpasse toute intelligence et la force qui surpasse tout entendement ? Paix et force, ici, sont en réalité des synonymes. « Un homme en paix, au sens que saint Paul, l'apôtre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lui donne, est un homme fort. »
C'est au plus profond de nous-mêmes que réside notre véritable sécurité. Il faut savoir que la crainte et le danger fortifient l'homme et l'aguerrissent. Ils se révèlent utiles malgré les apparences. Ils aident à construire en nous-mêmes une citadelle intérieure. Cette citadelle n'est pas achevée. Elle ne peut s'achever qu'à l'heure de la mort. Ce que nous apporterons comme force de préceptes évangéliques et de respect à autrui dans l'accomplissement de cette dernière aventure de la vie révélera la qualité de l'achèvement de cette citadelle.
Regardons notre trésor indestructible, c'est le souvenir de ces heures où, en présence d'un désastre qui s'abat sur nous, ou sur un de nos proches, ou sur notre pays, et au cours duquel nous sommes restés calmes et résolus, nous avons regardé la situation bien en face, la tête haute, le front meurtri mais levé. Étonnés de notre propre réaction, peut-être, car nous avons découvert, derrière la façade bien connue de notre conduite habituelle, non seulement « le courage de souffrir », mais des ressources insoupçonnées de vigueur et d'intelligence. Et, désormais, nous savons qu'elles existent. Quels que soient nos revers, nous pourrons compter sur cet appui. Mais cette force latente à l'intérieur de nous-mêmes, nous n'y pouvons faire appel qu'en cas de rude épreuve. Après tout, qu'est-ce que la vie, sinon une grande course à gagner, une grande épreuve ? Autrement, cette longue évolution constante de l'espèce humaine ne serait qu'une prolifération dénuée de sens.
Que notre vie soit longue ou brève, tôt ou tard il faut mourir... C'est notre façon de vivre et de mourir qui donne notre mesure. Où nous sommes tous capables de vivre et de mourir vaillamment. Et « vaillance est, en réalité, synonyme de bonheur ». La routine quotidienne, avec ses petits ennuis, ses frictions agaçantes et prosaïques, ne se prête guère à la mise en œuvre de cette force latente. Il en faut de la confiance en soi, du courage et un secours de la Providence.
Le terrain solide de l'intégrité des conseils évangéliques, c'est le chemin qui mène à la citadelle ; c'est le renoncement à la duplicité, aux tricheries, aux mensonges, à la déloyauté et aux risques encourus dans un lancement d'aventures. Il faut souligner, toutefois, que cette découverte du chemin qui mène à la citadelle intérieure n'est que le premier jalon sur la voie de la paix et de la force. On n'a pas l'impression de verser dans la sentimentalité si on dit que, pour être en sécurité à l'intérieur de nous-mêmes, il nous faut encore sortir de nous-mêmes. Quiconque s'intéresse loyalement aux autres lutte contre l'injustice, défend les faibles et renforce, ce faisant, sa propre sécurité.
Lorsque nous nous donnons corps et âme à des fondations humanitaires et que nous vivons au milieu des déshérités qu'elles subventionnent et que nous vivons pour une semaine ou plus parmi eux, nous allons nous sentir utiles et joyeux. Suivant le mot de l'Écriture, « ils étaient membres les uns des autres », ils formaient un tout, un peuple uni, heureux.
En ces temps troublés, nous devons continuer à bâtir. Si un ennemi impitoyable essaye à nous enlever le goût de construire un monde meilleur, il ne nous amènera pas à abandonner nos concepts chèrement acquis de liberté, de justice et de compassion, il aura, grâce à notre « citadelle » personnelle, perdu toutes les batailles et nous aurons gagné la victoire. C'est à chacun de nous de porter sa part dans le fardeau commun. Et nous sommes assez forts pour le faire, pourvu que nous prenions conscience de notre force. Si, dans le plus petit village, le dernier d'entre nous, égaré par la panique ou la colère, laisse tomber son fardeau, tout notre système de défense se trouvera affaibli d'autant.
Nous pouvons être appelés à subir ce que certains pays ont subi dans leur environnement : l'assaut direct, brutal, dirigé contre des foyers et des modes de vie (pluies diluviennes, tremblements de terre, cyclones). Si jamais cette heure terrible vient à sonner, peut-être serons-nous stupéfaits de découvrir que c'est aussi notre plus belle heure, la révélation de notre vraie valeur, l'expérience la plus précieuse de notre vie interpersonnelle et de notre vie nationale. Dans tous les hommes de bonne volonté, dans tous les hommes libres, cette force intime réside ; il suffit d'y recourir, c'est la citadelle – la bastille –, que chacun d'entre nous a su construire avec ses concitoyens face au danger lointain qui a fait mine de s'approcher de nous par des menaces infondées.
Sylvain THOMAS


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