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Nos lecteurs ont la parole - Michel Éleftériadès

Realutopie

Ce n'est pas au moment où tout le monde semble enfin reconnaître à leur juste valeur les indéniables qualités de leader visionnaire du président Aoun que je vais discourir encore une fois sur son parcours hors du commun. J'ai toujours détesté la redondance et le troubadourisme de cour et j'ai peur que ce délicieux goût de dissidence, qu'avait jadis ce discours, ne commence à avoir, ces jours-ci, un arrière-goût de cirage de pompes. Je ne vais pas non plus me hasarder à prédire le bilan futur de son mandat. Je laisse cette tâche aux devins, voyants et autres oracles des plateaux de télévision, qui se sont couverts de ridicule pour l'occasion. Je me contente d'une brève approche anthropologique de la séance électorale du lundi 31 octobre, qui a porté Michel Aoun à la présidence libanaise.
Pour la philosophie, un événement est ce qui arrive de notable et doit présenter deux aspects essentiels : il produit une rupture de la trame des faits habituels ; il est reconnu important par un individu ou par un groupe. À cet égard, l'élection du général Aoun est un événement absolu. Il s'agit bien de cela : un événement absolu dans un pays où tout, toutes et tous faisaient la grève : grève des députés et de l'État, grève des fonctionnaires et des citoyens, grève de l'économie, de la motivation, des valeurs et des éboueurs, dans un pays où les événements constructeurs sont en grève depuis si longtemps, la « mère de tous les événements » a accouché d'un président d'exception. L'élection du général Aoun est la réalisation d'une utopie vieille de plus d'un quart de siècle. En se concrétisant, ce rêve a un impact positif sur trois organes, dont deux vitaux, du corpus aouniste.
D'abord le cœur. Le vrai miracle émotionnel du aounisme, une formidable force populaire, sur laquelle le général a toujours compté et qui ne l'a jamais abandonné. Cheval de toutes les batailles, elle est formée de purs et durs, de dogmatiques du aounisme, qui connaissent par cœur leur catéchisme politique. « Suprémacistes » de l'orange, nostalgiques du palais du peuple, mélomanes du taratatata... Cette utopie qui se réalise étanche les frustrations de ces militants de la première heure, qui ont ressenti dans leur chair chaque défaite de leur général, chaque trahison, chaque coup bas qui lui était assené. Belle revanche sur le destin pour ces idéalistes d'une génération sacrifiée, la génération Aoun.
Ensuite, le cerveau. Cette utopie qui se réalise verra le retour des élites, enfants prodigues qui, à force de cogitation analytique, de doutes cartésiens et de rendez-vous manqués, s'étaient éloignés du giron du tayyar, déçus de voir de plus en plus d'eau dans le vin paternel. « Si les concessions ont pavé la route de Baabda, nous espérons qu'une fois au palais, le général sera libéré, qu'il nous dira : Sous les pavés, la plage », m'a confié dimanche dernier ce soixante-huitard revenu de tout, ancien coco reconverti au aounisme en 1989, et tombé dans le nihilisme en 2015. « Nous sommes sur le chemin de Baabda, aujourd'hui, pour lancer ces pavés sur le féodalisme, l'affairisme, la corruption... Nous redeviendrons des aounistes, nous serons réalistes et nous exigeront l'impossible ! », a-t-il osé espérer. J'avais discuté avec lui à l'été 2015, dans une autre manif, celle de la société civile. Il brandissait, alors, une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « Kellon ya3neh kellon ! »
Les yeux, enfin. Cette utopie qui se réalise, c'est aussi le triomphe des cadres et autres apparatchiks, rompus à la realpolitik. Ces yeux, parfois cyniques, souvent impitoyables, fixent la fin et justifient les moyens. Chefaillons des dernières années, à l'ambition dévorante, ils savent donner du « oui » au maître et du coude aux disciples émérites. Il en faut aussi, car, comme le disait le général de Gaulle, « il n'y a que les arrivistes pour arriver ». Force est de constater que leur pragmatisme et leur réalisme ont joué un grand rôle dans l'accession du général au pouvoir suprême. Espérons qu'ils n'ont pas plus grande panse que grands yeux.
La résilience de ces trois organes a fait de nouveaux miracles le lundi 31 octobre au Liban. Il a suffi d'un « petit pas » de Neil Armstrong sur la Lune pour que s'effacent tous les déboires de la Nasa, et l'histoire de l'alpinisme n'a retenu que la photo d'un sir Edmund Hillary triomphant sur le mont Everest. Le rêve fou d'hier, devenu réalité aujourd'hui, dément une des rengaines préférées du réalisme bien-pensant de l'esprit bourgeois libanais, une plaisanterie aussi coriace qu'une mauvaise odeur, qui a survécu bon an, mal an, deux décennies et demi.
Cette élection est un pied de nez à l'establishment, un coup de massue dans le mur du féodalisme. Les ondes de chocs d'un tel événement peuvent causer un changement de paradigme, mais il est encore bien tôt pour l'espérer ; l'espoir a, heureusement, les yeux brillants ! L'élection du général Aoun était aussi un spectacle postmoderne dans la dimension la plus philosophique du terme, mais aussi au sens artistique. C'est une symphonie stochastique, jouée sous les ors de la République, et qui se déroulait devant les caméras du monde entier. Juché sur son praticable, le maestro chef du mouvement Amal, déconcerté, déclare Aoun président sur une polyrythmie d'applaudissements, portée en premier par les Forces libanaise et leurs confrères de la guerre civile et, en second, par les ambassadeurs des nations utopicides. L'orchestre est éclairé par les 100 000 watts du sourire de Hariri le fils. Le jeune soldat que j'étais contemple la magnifique fresque kurosawaienne. Il en a les larmes aux yeux. Son chef a gagné !

Michel ÉLEFTÉRIADÈS
Fondateur et leader des M.U.R (Mouvements Unis de la Résistance) 1991-1992

Ce n'est pas au moment où tout le monde semble enfin reconnaître à leur juste valeur les indéniables qualités de leader visionnaire du président Aoun que je vais discourir encore une fois sur son parcours hors du commun. J'ai toujours détesté la redondance et le troubadourisme de cour et j'ai peur que ce délicieux goût de dissidence, qu'avait jadis ce discours, ne commence à avoir, ces jours-ci, un arrière-goût de cirage de pompes. Je ne vais pas non plus me hasarder à prédire le bilan futur de son mandat. Je laisse cette tâche aux devins, voyants et autres oracles des plateaux de télévision, qui se sont couverts de ridicule pour l'occasion. Je me contente d'une brève approche anthropologique de la séance électorale du lundi 31 octobre, qui a porté Michel Aoun à la présidence libanaise.Pour la philosophie, un...
commentaires (1)

tout ca pour ne dire que qlq mots !!

Bery tus

22 h 58, le 10 novembre 2016

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Commentaires (1)

  • tout ca pour ne dire que qlq mots !!

    Bery tus

    22 h 58, le 10 novembre 2016

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