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Nos lecteurs ont la parole - Youssef Mouawad

Retour à la case Liban

Notre Liban procède-t-il d'une ruse de l'histoire ? A-t-il été engendré par un accident de parcours ?
Le Grand Liban a été proclamé dans ses frontières actuelles un 1er septembre 1920. La France, qui l'avait porté sur les fonts baptismaux, sortait victorieuse d'une guerre mondiale et, qui plus est, ses troupes venaient d'écraser à Maysalun le rêve hachémite d'un royaume syrien.
Alors sur le perron de la Résidence des Pins une photo fut prise, qui représente le général Gouraud en uniforme blanc, entouré de deux dignitaires religieux, le patriarche maronite et le mufti sunnite. Cette prise de vues illustre le péché originel du Liban, un péché qui n'a cessé de gangrener notre tissu social et de susciter des conflits internes. L'illustration si longtemps célébrée comme fondatrice de l'expérience libanaise est celle d'un mariage forcé, car ni le mufti ni les communautés musulmanes n'étaient consentants à l'élargissement des frontières de la Mutasarifya. Ils avaient été mis devant le fait accompli. En somme le Grand Liban était déclaré pour répondre aux vœux des chrétiens, plus précisément des maronites, et l'adjonction de zones à majorité musulmane a été faite contre le gré des populations concernées. Aussi le trousseau de la mariée devait-il nécessairement comporter, entre autres articles, des bombes à retardement. On allait les désamorcer en distribuant le gâteau entre communautés, en donnant au modèle du vivre-ensemble une assise politique formelle.
Il n'empêche que nous avons vécu dès le départ l'antagonisme entre libanistes et unionistes. Et, de ce fait, nous n'avons jamais pu prétendre à une société sereine. Comme souvent dans les pays multiconfessionnels ou multiethniques, le clivage était vertical et notre saga nationale, à peine centenaire, est grosso modo un récit de frictions entre groupes religieux et non de lutte des classes, quoique prétendent certaines analyses exclusivement marxisantes.
L'alternance au pouvoir, qui est le propre des systèmes démocratiques, ne pouvait se faire dans nos contrées sans recours à la violence ou sans la menace d'y avoir recourir. Et cette violence reste perçue dans la psyché arabe comme une voie légitime d'accession au pouvoir ou de changement du statu quo qui prévaut à une période donnée.
C'est ce douloureux problème que Valérie Azhari* fait ressortir de manière si subtile, sans prendre part aux querelles suscitées en bientôt cent ans de cohabitation multiconfessionnelle. Et certes l'histoire du Liban n'est pas celle d'un long fleuve tranquille mais celle de crises existentielles qui ont l'élégance de se résorber en la formule officielle ni vainqueur ni vaincu.
Le problème politique du Liban tient à ce qu'il n'a pas su asseoir ni la légitimité des textes ni la légitimité par les textes (les constitutionnalistes m'en voudront !). Le vivre-ensemble, qui n'est qu'un simple usage, serait-il la seule légitimité, si précaire cependant ? Cela n'est pas dit par l'auteure précitée bien que son texte recèle de preuves irréfutables quant aux tendances hégémoniques des communautés, qui mettent en doute les bénéfices de la cohabitation.. Quand, portées par des élans démographiques ou par d'autres dynamiques, lesdites communautés vont empiéter sur le pré carré des autres, ou sur leur domaine soi-disant réservé.
Et pour en revenir à la case Liban, une question ne cesse de nous interpeller : le Liban aurait-il pu ne pas être ? Et s'il est aujourd'hui un pays indépendant et reconnu, ne serait-ce que, quant à la forme, aurait-il pu n'être qu'une province syrienne !
En fait tout pays est un accident de l'histoire, et de sa géographie, humaine particulièrement. Chercher à sacraliser un pays, c'est honorable, mais aller jusqu'à le déifier peut se révéler périlleux.
Or l'histoire de notre République peut être présentée comme celle de concessions faites par le courant libaniste à celui des unionistes pour faire renoncer ces derniers à l'Anschluss, à savoir l'idée d'union avec l'hinterland syrien, pour leur faire admettre la pérennité du Liban, une création française qui pourtant avait ses limites et qui s'essoufflait si on ne lui trouvait pas des ajustements à chaque tournant et à chaque secousse. L'accord de Taëf n'étant peut-être pas la dernière concession.
Faut-il donc sans cesse plaider le Liban comme nation indépendante ou spécifique depuis l'aube des temps en remontant à l'émirat et jusqu'à la lointaine Phénicie, ou se contenter de dire que ce pays est une entité qui est venue au monde dans une certaine configuration et qui, cependant, vaut la peine d'être tentée. Personne parmi nos concitoyens, et en dépit de nos petites guerres et de nos affreux massacres, ne veut plus devenir syrien. Pourtant, et jusque dans les années cinquante, le rêve de fusion dans un Bilad al-Cham mythique taraudait les esprits, pour ne rien dire des foules qui vibraient jusque dans les années soixante à l'appel de Nasser et de ses projets d'unité arabe !
N'hésitant pas à désacraliser ce qu'on désigne sous le vocable de vivre-ensemble, nous avons à nous poser la question existentielle : que reste-t-il du « pays éclaté » ? Car il faut bien admettre que les débordements armés des Palestiniens, la réaction identitaire des groupes confessionnels libanais, la tutelle syrienne et les aventures militaires syriennes du Hezbollah ont déchiré notre tissu social qui se nourrissait d'accommodements et de combinazione à l'italienne.
Mais rassurez-vous, ce n'est pas demain qu'on va enterrer notre cher et vieux pays. L'expérience libanaise est encore à approfondir, quitte à mener la ronde au bord du gouffre. Et notre régime multiconfessionnel n'a pas encore tiré ses dernières salves.

 

*Valérie Azhari, « Le système multiconfessionnel, une invention libanaise », Geuthner, 2016.

Notre Liban procède-t-il d'une ruse de l'histoire ? A-t-il été engendré par un accident de parcours ?Le Grand Liban a été proclamé dans ses frontières actuelles un 1er septembre 1920. La France, qui l'avait porté sur les fonts baptismaux, sortait victorieuse d'une guerre mondiale et, qui plus est, ses troupes venaient d'écraser à Maysalun le rêve hachémite d'un royaume syrien.Alors sur le perron de la Résidence des Pins une photo fut prise, qui représente le général Gouraud en uniforme blanc, entouré de deux dignitaires religieux, le patriarche maronite et le mufti sunnite. Cette prise de vues illustre le péché originel du Liban, un péché qui n'a cessé de gangrener notre tissu social et de susciter des conflits internes. L'illustration si longtemps célébrée comme fondatrice de l'expérience libanaise est celle...
commentaires (2)

Je me permets d'ajouter un détail historique : Georges Clemenceau, en 1919, avait mis en garde le patriarche Hoyek du danger de récupérer les terres libanaises détachées du Liban en 1860 par les Ottomans, mais le Patriarche ne voulait pas délaisser les chrétiens libanais des confins sous domination étrangère.

Annie

18 h 18, le 08 novembre 2016

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Commentaires (2)

  • Je me permets d'ajouter un détail historique : Georges Clemenceau, en 1919, avait mis en garde le patriarche Hoyek du danger de récupérer les terres libanaises détachées du Liban en 1860 par les Ottomans, mais le Patriarche ne voulait pas délaisser les chrétiens libanais des confins sous domination étrangère.

    Annie

    18 h 18, le 08 novembre 2016

  • Les choses étant ce qu'elles sont devenues actuellement avec l'afflux des Iraniens et des Syriens, je reproduis une phrase du général de Gaulle. Répondant à un journaliste lors d'une conférence de presse le 17 novembre 1948, le général de Gaulle déclarait : "Il n'est pas certain qu'un jour, nos amis du Liban n'éprouvent pas un petit regret qu'il n'y avait plus chez eux une force française... On ne sait jamais."

    Annie

    14 h 23, le 08 novembre 2016

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