«Pour le dialogue constructif et pour la reconnaissance réciproque, au-delà des divergences importantes entre les religions, il importe de s'attacher à discerner d'abord et avant tout ce qui unit les Libanais en un seul peuple, dans une même fraternité qui, au Liban, se manifeste chaque jour, spécialement dans la convivialité. En outre, chrétiens et musulmans du Liban se considèrent les uns et les autres comme des partenaires de la construction du pays.» (Jean-Paul II, Une Espérance nouvelle pour le Liban).
Maintenant que la vacance présidentielle a pris fin, il serait utile et adéquat de rappeler que le navire sur lequel nous étions embarqués, il y a plus de 900 jours, était presque à la dérive, sans cap, sans destination, sans visibilité, sans boussole, sur une mer houleuse... Et voilà que les leaders politiques de notre pays se sont accordés finalement, in extremis, et d'urgence, pour élire le président de la République libanaise !
Monsieur le Président,
Vous savez en connaissance de cause que, depuis l'indépendance en 1943, le Liban n'avait pas connu une situation similaire ! Conjonctures régionales et internationales influencent-elles, par conséquent, la situation intérieure? Les Libanais, dans toutes leurs composantes religieuses, confessionnelles et sociales, étaient et le sont encore complètement vexés. Ils se sentent humiliés dans leur amour-propre et leur dignité nationale de la déshonorante situation que traverse notre pays. Les craintes et les angoisses existentielles ne sont pas l'apanage des chrétiens uniquement, mais existent au niveau de toute une population. Et voilà, après de dures tractations, que le Liban franchit, finalement et habilement, les obstacles et les dangers, et arrive à élire son président !
Monsieur le Président,
De prime abord, les Libanais sont fiers de leur armée. Alors que depuis plus de cinq ans des dangers menacent le Liban, l'armée libanaise, colonne vertébrale de l'État, affronte vaillamment les actes de violence et les agressions. Les troupes, sous le commandement de leur sage et brave chef, avec l'ensemble des forces militaires, assurent la sécurité des frontières de notre pays et neutralisent toutes tentatives d'actes de violence et d'agressions. Pourtant, attentats, attaques, kidnapping de soldats – toujours en détention – se sont multipliés; et l'armée, avec son peu de potentiel en armement, fait face hardiment, avec tant de sacrifice, tant de fidélité pour la sauvegarde de l'honneur et de la patrie! N'incombe-t-il pas aux autorités concernées d'œuvrer à augmenter ses effectifs et, en concertation avec les pays frères et des pays amis, la consolider, notamment grâce à un armement efficace?
Le Liban connaît l'une des phases les plus difficiles et les plus sombres de son histoire. Pays d'entente et de compréhension, lieu où il fait bon vivre, terre de paix, de liberté, de justice et de convivialité, il se trouve actuellement menacé par des bouleversements dangereux, qui pourront influencer sa stabilité et toucher jusqu'à son identité. La collaboration des chrétiens et des musulmans, pierre angulaire du fonctionnement institutionnel, se trouve menacée. La mission du Liban n'est-elle pas d'appliquer et d'apprendre aux autres – comme il le fait, depuis 5 ans, avec les déplacés syriens – les principes de la reconnaissance des droits et des devoirs chez tous, sans discrimination, l'initiation du dialogue qui conduit à connaître l'autre dans sa différence et à le respecter, d'appliquer le principe de la liberté des croyances, de consolider la convivialité entre les différentes familles spirituelles, notamment entre chrétiens et musulmans? Cette formule ne présente-t-elle pas le principal défi de ce siècle? Et s'il y a un défi que les Libanais comprennent mieux que d'autres et où ils pourraient apporter leur expérience historique précieuse, c'est celui-là! Alors, le vivre-ensemble, ou la convivialité à laquelle le Liban tient, doit faire face à la violence et à l'intégrisme.
Monsieur le Président,
Il ne vous échappe pas que notre Liban est sous une perpétuelle menace économique. Cette-fois, c'est sa «zone économique exclusive». Ses gisements en hydrocarbures dans ses eaux maritimes, en Méditerranée orientale, sont visés. Il s'agit là d'une zone frontalière maritime qui recèle les plus importantes richesses sous-marines en hydrocarbures découvertes dans le monde depuis dix ans. La délimitation des frontières maritimes risque qu'Israël fasse de la ZEE une zone de conflit. N'appartient-il pas aux instances des Nations unies et des grandes puissances, par prévention, d'intervenir pour que la zone libanaise ne se transforme pas en zone de conflit ?
Plus encore, les événements qui se sont succédé dans la région, à partir de 2011, ont fait porter un lourd fardeau à notre pays. Le Liban doit demeurer sur ses gardes avec des «voisins difficiles»! Avec une superficie de 10452 km2 et une population de près de 4 millions d'habitants, le Liban étouffe sous le poids des réfugiés fuyant la guerre en Syrie. Selon les données officielles de l'Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), le chiffre atteint presque les 2 millions, sans oublier les quelque 450000 Palestiniens. C'est ainsi que le pays du Cèdre héberge la plus forte densité de réfugiés au monde. Toute proportion gardée, cela équivaudrait à 30 millions de réfugiés en France! Et par analogie de superficie, à 100 millions de réfugiés pour l'Europe! Mieux encore, toujours selon l'UNHCR, le nombre de naissances, en 2015, au Liban, est évalué à 20000, tandis que chez les réfugiés syriens il était de 72000! Cette situation alarmante a de graves répercussions sur l'économie libanaise. Entre le printemps 2011 et l'été 2014, le conflit syrien a coûté 7,5 milliards de dollars à l'économie libanaise. Pis encore, entre 2012 et 2014, 170000 Libanais sont tombés dans la pauvreté, et le chômage a doublé, franchissant la barre de 20%! Sûrement que les instances concernées du palais de Baabda et du Sérail sont en parfaite connaissance de la situation alarmante qui hante les esprits de tous les Libanais; mais les chefs politiques, de diverses obédiences, prendront-ils en compte cet état de choses?
Monsieur le Président,
La structure intérieure ne manque pas aussi de failles. Il n'échappera pas à un simple observateur que nous vivons une absence de légitimité et une forme de laisser aller qui dérègle tous les comportements. Devant la corruption qui sévit, devant la croyance que le monde est une jungle où règne la loi du plus fort, et où tous les coups sont permis ! Ne faut-il pas créer une culture de la transparence et initier, notamment les jeunes, à l'envie de corriger ce fléau? N'est-il pas dangereux de promouvoir que l'argent est le critère de toute respectabilité, la base de tout pouvoir? Ne voyons-nous pas que cette situation finit par déchiqueter le tissu social?
Monsieur le Président,
Saint Jean-Paul II, dans son Exhortation apostolique «une espérance nouvelle pour le Liban», invite «tous les Libanais à porter une attention spéciale aux jeunes, qui sont la plus grande richesse de leur pays et qui, pour cela, doivent recevoir une formation professionnelle et une éducation humaine, morale et spirituelle de qualité. Il importe aussi qu'ils aient leur part dans les décisions qui engagent la nation». Ces jeunes croient à leur Liban. Nous croyons à notre Liban de jadis, du présent et du devenir. Les jeunes du Liban, leurs parents, croient encore que ce Liban est un «don», une «grâce», que nous vous prions de ne pas gaspiller, mais aussi un «avenir». Cependant l'avenir n'est pas écrit d'avance, c'est à nous tous de l'écrire, à nous tous de le concevoir, à nous tous de le bâtir. Et puisque, selon le père de la Constitution, Michel Chiha, «tout est équilibre et mesure», ne faut-il pas rassembler, rassurer, écouter, inclure, partager et, avant tout, avec sagesse? N'est-ce pas la responsabilité de tous les dirigeants libanais sous l'égide de leur président? N'incombe-t-il pas à tous les Libanais, avec leurs multiples divergences, d'œuvrer au seul profit de leur pays, afin qu'ils puissent échapper à la «dérive», éviter le «naufrage», pour commémorer ensemble, en 2020, le centenaire ?
Mounir EL-KHOURY
Maintenant que la vacance présidentielle a pris fin, il serait utile et adéquat de rappeler que le navire sur lequel nous étions embarqués, il y a plus de 900 jours, était presque à la dérive, sans cap, sans destination, sans visibilité, sans boussole, sur une mer houleuse... Et voilà que les leaders politiques...

