« La résignation n'est point une sagesse, mais
la dernière forme de l'inquiétude. » Jean Guéhenno
Achrafieh, en plein milieu de semaine et de la journée, un mercredi d'octobre à 13h, l'embouteillage est à son paroxysme. Assise sur la banquette arrière trouée d'un vieux tacot, une presque épave de marque allemande, je sens que je vais être en retard à mon rendez-vous chez le dentiste. Le connaissant, il va râler et il aura bien raison, mais cette fois je n'y peux vraiment rien. Un policier exaspéré qui tente de débloquer la circulation gigote comme une marionnette sans fil, juste devant nous. «Arreb ya Marcides, arreb!» Habib, le chauffeur du taxi dans dans lequel je me trouve, crache une épaisse fumée en laissant échapper un râle asthmatique lent et aigu. La fenêtre grande ouverte, cigarette dans la main gauche, ce vieillard à la peau basanée, aux cheveux négligés et au visage ridé me parle météo. Il porte une chemise à carreau rouge et blanc ternie par les nombreux lavages, et dont les manches retroussées laissent apparaître ses avants-bras poilus. Les voitures s'impatientent, ça klaxonne à tout va. Mais Habib ne bouge pas, tout simplement parce que la route est complètement bloquée. Il continue sa tirade sur la pluie et le beau temps avec un détachement face au bruit et aux odeurs de mazout qui me laisse véritablement perplexe. « Arreb ya Marcides, wlek arreb arreb ! » Une description adéquate de la situation pourrait remplir plusieurs pages et tomber dans le cliché. Je ferai donc court et n'utiliserai qu'un seul mot. La résignation. Voilà ce qui décrirait le vieux Habib et la situation des conducteurs beyrouthins, las de ce capharnaüm qui n'en finit pas et qui, à l'approche des fêtes de fin d'année, effraie les citadins. Et puis soudain, face à ce chaos perpétuel qui dure depuis des années, face ce désordre de roues motrices dans lequel évoluent des « Tarzans de bitume » , Habib se résigne. De ses mains tachées par la sagesse, il remonte les vitres de sa vieille Mercedes et augmente le volume de la radio. Ça tombe bien, Kan el-Zaman, une de mes chansons préférées, est à l'antenne. Quant à moi, sur la banquette arrière, je souris intérieurement et me laisse bercer par la voix mélodieuse de Feyrouz l'immortelle en contemplant le chapelet en bois accroché au rétroviseur.
Caroline TORBEY
Achrafieh, en plein milieu de semaine et de la journée, un mercredi d'octobre à 13h, l'embouteillage est à son paroxysme. Assise sur la banquette arrière trouée d'un vieux tacot, une presque épave de marque allemande, je sens que je vais être en retard à mon rendez-vous chez le dentiste. Le connaissant, il va râler et il aura bien raison, mais cette fois je n'y peux vraiment rien. Un policier exaspéré qui tente de débloquer la circulation gigote comme une marionnette sans fil, juste devant nous. «Arreb ya Marcides, arreb!» Habib, le chauffeur du taxi dans dans lequel je me trouve, crache une épaisse fumée en laissant échapper un râle asthmatique lent et aigu. La fenêtre grande ouverte, cigarette dans la main...


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