De la même veine de drôlerie, de dénonciation des dérives de l'histoire, du talent de brosser des personnages, de jouer des formules lapidaires, de creuser les sillons du passé que La cuisinière de Himmler, son précédent roman, Franz-Olivier Giesbert, chroniqueur politique au verbe acide et aux fictions pimentées, renoue en toute virtuosité avec une inspiration qui sied à sa plume et à sa littérature, à la fois sommet de culture et lumineux divertissement.
Dans ce pavé – léger comme une plume tant l'intérêt ne fléchit pas une seconde –, l'auteur jette une jeune fille pétulante et révoltée dans un étourdissant tourbillon d'événements. Pas seulement arracheuse de dents mais aussi arracheuse de vie, qui ne craint pas de tuer le temps pas plus que les êtres. Presque un siècle pour cette dame intrépide, redresseuse de torts qui manipule poignards et lame mieux que les chiffons. Pour découvrir la vie et la croquer à belles dents, tout en faisant le (la) mariole sans complexe – des dents pointues et aiguisées qu'elle apprend à garder en un métier de dentiste impavide, à l'époque où la trousse des soignants de la bouche était plus assimilée à des instruments de torture que de relaxation et de confort buccal. Et voilà donc cette jeune femme, à la fois délurée et gourmande de plaisirs et de justice, propulsée de sa Normandie natale au cœur des horreurs des premières secousses de la Révolution française.
Elle croise, en situations rocambolesques, le gratin et la pègre, les lignées royales et les bougres les plus mal famés. De Louis XV au Dauphin en passant par Marie-Antoinette, Marat, Robespierre, Mirabeau, Danton, Charlotte Corday, les truands et les sans-culottes, les portraits sont au vitriol et chacun n'est forcément pas à l'image qu'en font sagement les manuels d'histoire des écoliers...
Recommencer sa vie est la devise de cette frétillante pétroleuse qui a le piment aux fesses et qui se donne sans compter aux hommes tout autant qu'elle pelote de jeunes femmes. Mais éprise d'un esclave noir sculptural qu'elle nomme Apollon, elle s'envole outre-Atlantique pour libérer l'élu de son cœur, au mépris de toutes les étiquettes, en se faisant passer pour un mousse sur un bateau de négrier. Chapitres épiques de caricature, mais ne cédant jamais à un ton lénifiant. Toujours la pique adroitement visée pour larder l'hypocrisie des sociétés plus mercantiles que civilisatrices...
Pour cette aventurière scandaleuse, les terres du Nouveau Monde ouvrent les possibilités de faire croiser, en un carrousel haut en couleur, les plumes des Indiens, le crapuleux Custer, la guerre de Sécession, Jefferson, Washington... pour se retrouver veuve et finir en Mata-Hari dans le lit de Napoléon (chaud lapin qui aime la chose vite fait) à l'île d'Elbe.
Idées bien tordues
Étourdissante fresque historique où sévit, avec une inénarrable loufoquerie, ce truculent personnage de Lucile (en fait sans nul doute l'alter ego fictionnel de l'auteur, à l'humour et la culture insondables et dévastateurs) pour tordre le cou aux idées bien reçues et fortement assises...
Entre rires et griseries garanties, entre anecdotes croustillantes et faits divers fous, jamais on n'a tué à mains nues avec autant d'allégresse et jamais le sexe n'a été aussi spontané, comme un verre d'alcool bu en rasade festive. Sans parler de ce côté futé qui ne laisse rien à l'ombre : Jean-Jacques Rousseau était père indigne, Robespierre était la face noire de la Révolution, Fouché était fourbe, La Fayette avait des missives codées et franc-maçonnes et George Washington, premier président des USA, souffrait d'un dentier taillé en ivoire d'hippopotame...
Une leçon de vie à travers un trépidant roman au rythme endiablé et démoniaque. Foisonnant et jubilatoire. Mené parfaitement tambour battant : on n'en jette pas une miette.
Écrit dans une langue d'une savoureuse fluidité, il y a là la délicieuse alliance d'une trame palpitante savamment ourdie (même si elle est improbable comme une narration dumassienne ou pétaradante, tel un film d'action à l'américaine), les éclats d'une ironie assassine et malicieuse (toujours pétillante comme du champagne brut), des jeux de mots rondement menés, un pied de nez aux conventions étriquées, pompeusement amidonnées.
C'est rayonnant de vitalité. Cette lecture est plus qu'un moment de bonheur. Cela booste le quotidien et étouffe toute humeur massacrante.
L'occasion de revisiter en même temps une galerie de personnages historiques dont la perception reçoit de cinglantes taloches...


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