Samedi 24 septembre 2016 a été un jour exceptionnel à Beyrouth, et particulièrement à Achrafieh, où, soudain, vers midi, une rafale de bruits d'explosions épouvantables, extrêmement fortes et assourdissantes, a percé le calme relatif, censé marquer une journée de début de week-end ordinaire. Une rafale ponctuée de centaines de pétards, dont l'explosion de certains ressemblait à celle de véritables bombes, en plus des tirs. Durant une vingtaine de minutes, on a cru à une bataille rangée, soit entre clans adverses (incluant des terroristes), soit entre eux et l'armée. À entendre toutes ces explosions, on avait l'impression de se trouver au Far West vers le milieu du XIXe siècle, ou sur un champ de bataille au Vietnam dans les années 1960. C'était tellement fort que nous avons dû appeler le tenancier d'une boutique proche de Spinneys afin de tenter d'obtenir quelques informations sur ce qui se passait. Parce que la police non seulement laisse faire, mais, en plus, comme le mari cocu, elle est la dernière à savoir ce qui se passe (nous avons essayé d'entrer en contact avec la police à plusieurs reprises). Ainsi, le monsieur en question nous a répondu qu'il s'agissait de pétards et éventuellement de tirs pour marquer le deuil à l'occasion des obsèques d'une personne décédée récemment.
Heureusement que nous n'avons pas d'enfants à la maison, autrement ils auraient été terrorisés jusqu'au point d'être traumatisés, parce que c'était vraiment beaucoup trop fort. Il est vrai que nous sommes habitués, au Liban, à ces explosions de deuil ou de joie, typiques du tiers-monde, au point d'en être immunisés, mais cette fois-ci, cela dépassait le tolérable et le supportable, de quoi vous dégoûter d'avoir à vivre dans un milieu aussi incivique et rétrograde, où le repos, la quiétude et (même) la sécurité des autres passent pour être le dernier souci de ces bandes de voyous (et parfois assassins), à la gâchette facile (comme dans les films western) éparpillées dans toutes les régions du pays. Franchement, j'avais envie de faire mes valises et de déguerpir, pour aller vivre dans un pays civilisé, où la police et la justice veillent aux droits, au repos et à la sécurité des citoyens et où la personne humaine a de la valeur.
Cet incident m'a rappelé un jour au début des années 1990 où je m'apprêtais à quitter le matin la maison de mon fils, qui habitait Genève, après qu'il fut parti au travail, afin de me diriger vers l'aéroport pour rentrer à Beyrouth. Ce jour-là, j'avais commandé un taxi par téléphone. On m'indiqua l'heure approximative (avec une tolérance de plus ou moins quelques minutes) à laquelle le taxi serait disponible à mon adresse. Dix minutes après l'heure convenue, je remarque que le taxi n'est toujours pas arrivé. Pourtant cela n'est pas courant en Suisse, où les gens sont ponctuels et où les imprévus à la libanaise (comme les embouteillages monstres, les manifestations et les coupures de route subites et chaotiques) n'existent pas. Heureusement qu'avant de rappeler la compagnie de taxi, j'ai eu l'idée de jeter un coup d'œil autour de la maison. Alors j'aperçois le chauffeur arrêté à une cinquantaine de mètres (parce que, entre nous deux, il y avait une pelouse) qui m'attendait, sans jamais tenter le plus petit coup de klaxon, par respect de la loi et du repos des habitants du quartier. Je lui fis alors signe que j'arrivais. J'aurais voulu comparer ce fait à la manière dont aurait agi, dans les mêmes circonstances, un chauffeur libanais à Beyrouth. Je suis sûr qu'il aurait dérangé tout le quartier avec ses interminables klaxons. C'est ça la différence entre des gens qui ont le sens civique et des autorités soucieuses d'appliquer la loi et de veiller au repos du citoyen, d'une part, et, d'autre part, ceux qui s'en moquent royalement.
Ce qui précède ne représente qu'un des aspects du recul de notre société par rapport aux standards des pays évolués, surtout du point de vue de la conscience, de la responsabilité, du sens civique et de la discipline publique.
D'ailleurs, il est une chose connue qu'au point de vue qualité de vie, le Liban occupe hélas une très mauvaise place dans le monde puisque presque rien n'évolue normalement. Pour pouvoir vivre de manière à peine acceptable, il faut continuellement mettre la main à la bourse, en distribuant pourboires et pots-de-vin (toujours cette sacrée corruption, source de nos malheurs), ce qui complique la vie tout en la rendant encore plus coûteuse.
Élie Michel NASARD

