Nos Lecteurs ont la Parole

Ambivalences orientales meurtrières dans un Occident déboussolé

Maître Carol SABA

Appel pour la fondation d'une instance nationale pour la société civile et le salut du Liban.

OLJ
26/09/2016

«Vers l'Orient compliqué je m'envole avec des idées simples», déclarait le général de Gaulle en 1941 en s'envolant vers le Liban. À chaque retour d'Orient après l'escapade estivale annuelle à Beyrouth, les paroles du général me saisissent comme une vérité intemporelle. Aujourd'hui, l'Orient est beaucoup plus compliqué qu'il ne l'a été en 1941. La patrie de Molière manque aussi, sévèrement, d'idées gaulliennes simples capables de se pencher sur les maux du Liban et du Moyen-Orient. Nous sommes orphelins de ce gaullisme de principe et d'audace qui, au-delà des intérêts mercantiles des puissances, inscrit son intelligence du monde arabe dans les trois temps de l'histoire de Fernand Braudel.
Orient compliqué, certes. Occident déboussolé, aussi. Davantage, il se suicide. Michel Rocard, l'ancien Premier ministre français décédé en juin dernier, faisait une analyse glaçante de l'état de l'Occident et de ses politiques suicidaires, dans son ouvrage Suicide de l'Occident, suicide de l'humanité? (Flammarion, 2015). Les campagnes présidentielles française et américaine illustrent parfaitement ces fêlures sociétales et politiques de sociétés qui s'interrogent sur l'identité, scrutent davantage les racines du passé que l'avenir et peinent à guérir des ravages d'un ultralibéralisme consumériste, destructeur du «nous» et des valeurs.

Néo-ottomanisme
«Il n'est pas facile d'être arabe de nos jours», écrivait en 2008 le regretté Samir Kassir dans son livre Considérations sur le malheur arabe (Actes Sud). Ça l'est encore davantage aujourd'hui. Les malheurs du monde arabe demeurent sans fond, en dépit de ses richesses civilisationnelles, humaines et naturelles. Les ambivalences arabes d'un siècle d'affrontement intégral entre Lumières et Ténèbres empêchent toujours, malgré les secousses à répétition, toute gouvernance démocratique dans cette région. Le «printemps arabe» a été dévoyé de sa légitime expression qui était celle d'une implosion de sociétés arabes longtemps dominées et endormies par les autocraties liberticides. Le choc terrible des extrêmes, obscurantistes et autocratiques, n'a débouché que sur un gâchis monumental. Cette terrible tempête de sable ne débouchera pas non plus sur une nouvelle géographie territoriale des États-nations issus des accords Sykes-Picot, dont on célèbre le centenaire cette année. La refondation des États-nations demeure l'enjeu de la paix à reconquérir qui ne peut être pérennisée que par une gouvernance démocratique arabe de ces États,
préservant avec intelligence unité et diversité.
Si l'Orient arabe est désorienté, la Turquie, elle, est déboussolée. Bien avant le dernier «coup d'État», les ambivalences turques exprimaient déjà une guerre sourde et larvée entre deux projets antinomiques, la république et le califat. Faisant le constat du mal (le confessionnalisme) qui a rongé l'empire et provoqué la chute de la maison des Osman, Atatürk* tourna le dos à l'ottomanisme, arrima la Turquie à la modernité occidentale, mit fin au califat, proclama la République, imposa la laïcité constitutionnelle et extirpa le religieux du politique. Tous ces ingrédients expliquent la montée en puissance de la Turquie au XXe siècle. À l'inverse, Erdogan renoua avec une gouvernance politico-religieuse à l'ottomane, chercha à saper la République, à grignoter puis à supprimer sa laïcité, et à dominer l'espace géopolitique naturel de la Turquie, le monde arabe, par la théorie du néo-ottomanisme. En un mot, remplacer la République par un califat sunnite moderne, quoique passant par les urnes. Le sultan ottoman n'était-il pas aussi «l'Épée de l'islam»? On connaît la suite...
Que dire des sociétés iraniennes et saoudiennes oscillant sans cesse entre réformisme (inavoué) et conservatisme (obscurantiste)? Là aussi, des ambivalences meurtrières et une guerre intégrale que se livrent deux puissances régionales, par forces interposées, dans l'ensemble du Moyen-Orient. La virulence du discours, et des anathèmes, de la toute récente guerre verbale opposant les instances religieuses et politiques des deux pays à propos du pèlerinage à La Mecque en dit long sur les risques d'escalade entre sunnisme et chiisme au Moyen-Orient.

Érosion
Comment ne pas voir non plus les ambivalences des chrétiens d'Orient et de leur discours sans perspective. D'évidence, leurs épreuves sont innommables, dramatiques et majeures. Ils ont subi tout au long du XXe siècle les contrecoups de l'histoire tragique du Moyen-Orient en s'enfonçant graduellement dans le repli identitaire et minoritaire, à l'ombre de régimes autoritaires qui ont été incapables de les défendre. Depuis, il y a érosion de leur rôle d'aiguilleurs, pionniers et qualitatifs. Érosion de leur capacité à être les porteurs de l'étendard du progrès dans leur société. Érosion de leur intelligentsia, éclairée et cosmopolite. Érosion de leur classe moyenne qui a pris le chemin de l'émigration. Érosion de leur représentation politique et religieuse qui agit, avec ceux qui restent, de plus en plus d'une manière néoféodale, frileuse au changement, conservatrice, regardant vers le passé davantage que vers l'avenir, incapable de prospecter cet avenir avec audace, intelligence et créativité.
Du coup, immobilisme critique et absence de toute réflexion de fond en vue d'une nouvelle perspective politique d'envergure capable de pérenniser la présence chrétienne au Moyen-Orient autrement que comme une minorité. Oui, les chrétiens d'Orient sont aujourd'hui dans une impasse autiste. Ils peinent à sortir du repli minoritaire. Ils ont une grande difficulté à s'ériger, de nouveau, en «acteurs» de leur destin et «partenaires» de leurs concitoyens musulmans, les aiguillant vers les bons choix sociétaux, politiques et institutionnels. Leur discours actuel se contente de célébrer leur passé glorieux, de rappeler leur apport civilisationnel et d'égrener comme une litanie leurs malheurs, déracinement, persécution et intolérance. Emblématique de ce type de discours est la déclaration finale que viennent de publier les primats des Églises du Moyen-Orient à l'issue de la 11e assemblée générale du Conseil des Églises du Moyen-Orient qui vient de se tenir à Amman, en Jordanie. On y trouve un égrenage touchant des apports et des malheurs des chrétiens d'Orient sans pour autant identifier, au-delà des généralités liées au terrorisme et à l'intolérance, le mal structurel qui les menace et le chemin de fer stratégique pour le dépasser. On se réjouit par ailleurs en Égypte de la nouvelle loi de construction des églises, «négociée» par le pouvoir politique avec les instances de l'Église copte. Certes, il s'agit là d'un progrès au regard de la situation arbitraire antérieure. Mais la citoyenneté n'est pas la différenciation, même juridique, par laquelle les coptes se résignent à être, non pas des citoyens à part entière, mais une minorité juridiquement différenciée. La ghettoïsation juridique est aussi dangereuse que la minorisation psychologique imposée par l'arbitraire.

Communautarisation
Enfin, le Liban, qui est censé être paradigmatique pour la région, s'enfonce dans l'abîme de ses ambivalences structurelles et conjoncturelles. Sans président depuis plus de deux ans, bientôt sans gouvernement ni Parlement, le Liban est à l'image d'un bateau ivre, sans capitaine ni boussole. Certes, le régional complique l'élection présidentielle. Mais il ne l'empêcherait pas si les ego démesurés et irresponsables qui précipitent le pays, une nouvelle fois, vers l'abîme et le chaos n'étaient à l'œuvre en reliant le bourbier syrien et le redressement libanais. Sur le double plan institutionnel et sociétal libanais, plus rien n'arrête la métastase du pourrissement et de la corruption. Les institutions politiques et religieuses vieillissent mal. De plus en plus néoféodales, elles ne gouvernent plus et empêchent les autres de gouverner. Dans un pays qui exporte partout depuis des générations l'intelligence humaine et entrepreneuriale, les déchets ménagers envahissent les rues. L'apathie politique de la société en général, et civile en particulier, n'a d'égal que l'insouciance consumériste des individus. Tout l'édifice est menacé d'effondrement dans un pays menacé
d'implosion, où l'économie est quasi exsangue en raison notamment des risques multiformes qu'engendre la présence chaotique de plus d'un million et demi de réfugiés syriens sur le sol libanais. Les chrétiens libanais, censés être les aiguilleurs du salut national, s'enfoncent dans la communautarisation du discours. Ils boycottent un gouvernement, certes boiteux, mais qui reste le dernier maillon légitime d'une couverture internationale du Liban. Roulette russe meurtrière, car même si le repositionnement de la gouvernance nationale est nécessaire, il est plus urgent aujourd'hui d'éviter l'effondrement du Liban lui-même. Sortons du coup d'État permanent et de la logique insurrectionnelle qui ont trop duré. Réintégrons la dynamique constitutionnelle en procédant sans tarder à l'élection d'un président de la République. Redevenons des citoyens d'un État de droit et coupons, une fois pour toutes, ce cordon ombilical qui nous relie à la mentalité de «sujet» d'un monarque ou d'une communauté, que nous avons héritée des « millets » ottomanes.
Voilà le programme autour duquel doit se fédérer, sur une base transcommunautaire et d'une manière citoyenne, une «instance nationale pour la société civile et le salut du Liban» que j'appelle de mes vœux.

Maître Carol SABA
Avocat au barreau de Paris

*À lire : Kemal Atatürk, Père fondateur de la Turquie, le livre d'Alexandre Jevakhoff, haut fonctionnaire français, aux éditions Texto, une collection des éditions Thallandier (4e édition, 2016).

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Bouez Chahine

"Vers l'Orient compliqué, je volais avec des idées simples. Je savais, qu'au milieu des facteurs enchevêtrés, une partie essentielle s'y jouait. Il fallait donc en être."


Charles de Gaulle - Mémoires.
Bibliothèque de la Pléiade - NRF - 2000. Page 145.

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