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Liban

Mère Teresa à Beyrouth : l’histoire véridique

Témoignage

En plein siège israélien, le sauvetage des spastiques d'un orphelinat islamique.

Fady NOUN | OLJ
03/09/2016

Les missionnaires de la Charité de Mère Teresa se trouvent au Liban depuis 1979. Elles sont aujourd'hui 13 religieuses réparties entre deux maisons, à Beyrouth et Bécharré (Liban-Nord), et le souvenir de la visite héroïque effectuée par Mère Teresa au Liban, en pleine guerre, en 1982, s'est relativement estompé. Toutefois, l'un des témoins-clés de cet événement extraordinaire, Amal Makarem, n'a rien oublié. Nous l'avons retrouvée et interrogée. Voici les événements, tels qu'elle s'en souvient.

Le siège israélien de Beyrouth
Première séquence – Août 1982. L'armée israélienne, sous le commandement d'Ariel Sharon, encercle Beyrouth-Ouest, dont le général Sharon entend chasser l'OLP. Les bombardements aériens et terrestres se succèdent. L'Aéroport international de Beyrouth est fermé. Le bilan est lourd : 500 morts, dit-on, la plupart des civils, et autant de blessés. Dans la partie assiégée de la capitale, l'eau et les vivres commencent à manquer. De nombreux quartiers sont privés de courant électrique.

Vers le 11 ou le 12 août, répondant à un appel relayé par l'Agence France Presse (AFP), Mère Teresa débarque en urgence au Liban par le petit port de Jounieh. L'appel a en soi une histoire. Il a été lancé en désespoir de cause par Amal Makarem, témoin indignée d'un spectacle insupportable : plusieurs dizaines d'enfants spastiques et débiles mentaux musulmans, abandonnés à eux-mêmes par le personnel d'un orphelinat situé dans la partie ouest de Beyrouth, sans nourriture, sans soins, sans hygiène. Certains à l'agonie.


(Lire aussi : Mère Teresa de Calcutta sera canonisée demain)

 

« All for Jesus »
Deuxième séquence – 13 août 1982. Transcrit d'un film vidéo de l'époque devenu hélas introuvable et dont circule une copie fanée. Débarquée à Jounieh, Mère Teresa discute avec un prêtre et un haut fonctionnaire, dans un endroit qui pourrait être un couvent ou un bureau, de ce qui doit se passer le lendemain.

« J'ai le sentiment que l'Église doit être présente en ce moment, dit Mère Teresa aux deux hommes assis en face d'elle. Parce que nous ne faisons pas de politique. C'est pourquoi nous devons être présents. »
Le prêtre : « C'est une bonne idée, mais vous devez comprendre la situation, mère... »
Mère Teresa : « Mais, père, ce n'est pas une idée. Je crois que c'est notre devoir. Il nous faut aller et prendre un à un les enfants. Risquer notre vie est dans l'ordre des choses. All for Jesus. Tout pour Jésus. Voyez-vous, je l'ai toujours vu sous cet angle. Il y a très longtemps, quand j'ai ramassé la première personne (d'une rue de Calcutta), si je ne l'avais pas fait cette première fois, je n'en aurais pas ramassé 42 000 par la suite. Un à la fois, je crois... »
Second homme – « Mais vous entendez les bombes ? »
Mère Teresa – « Oui, je les entends. »
Second homme – « C'est absolument impossible de traverser (d'Est en Ouest) en ce moment, il faut obtenir un cessez-le feu ! »
Mère Teresa – « Ah, mais je l'ai demandé en prière à Notre-Dame. J'ai demandé un cessez-le-feu pour demain, veille de sa fête » (veille du 15 août, fête de l'Assomption).

Voix off commentant la scène – À son arrivée au Liban, Mère Teresa avait demandé à voir l'ambassadeur des États-Unis. C'est Philip Habib, dépêché par le président Ronald Reagan pour mettre fin à l'équipée d'Ariel Sharon, qui la reçoit. Philip Habib (1920-1992), diplomate américain d'origine libanaise, était connu comme « le diplomate professionnel le plus exceptionnel de sa génération ».
Selon des témoins, après avoir écouté attentivement Mère Teresa, Philip Habib avait répondu : « Mère, je suis plus qu'heureux d'avoir à mes côtés une femme de prière. Je crois en la vertu de la prière ; je crois que la prière est exaucée. Je suis un homme de foi. Mais, voyez-vous, vous êtes en train de demander à Notre-Dame de traiter avec le Premier ministre Begin, et ne pensez-vous pas que le délai-limite que vous Lui accordez (pour ordonner un cessez-le-feu) est un peu étriqué ? Que vous devriez le prolonger un peu ? »
Mère Teresa, très sérieusement : – « Ah ! Pas du tout mister Habib ! Je suis certaine que nous aurons le cessez-le-feu demain. »
Philip Habib : « Si nous obtenons un cessez-le-feu, je veillerai personnellement à ce que les dispositions soient prises pour que vous puissiez vous rendre à Beyrouth-Ouest demain. »
Le lendemain, 14 août 1982. Un silence total enveloppe la ville.

 

(Lire aussi : « Si jamais je deviens une sainte, ce sera sûrement une des ténèbres »)

 

La « catastrophe »
Troisième séquence – Femme de cœur, écrivain, activiste, Amal Makarem habite l'immeuble où le Comité international de la Croix-Rouge a ses quartiers, à la fin de la rue Hamra, dans la partie encerclée de la capitale. En fait, l'immeuble appartient à sa famille. Par la force des choses, impliquée dans les opérations de secours de ce temps d'urgence, elle coordonne le travail de plusieurs ONG engagées sur le terrain : CICR, Médecins sans frontières, Médecins du monde, Unicef, Oxfam, etc.

Donnons-lui la parole : « Un jour, un bénévole d'Oxfam, Derick Cooper, un Anglais, vient m'informer, affolé, que dans un bâtiment situé non loin du camp palestinien de Sabra des enfants handicapés ou orphelins sont exposés aux raids aériens, abandonnés par le personnel soignant. On s'y rend, malgré les risques. C'est une véritable catastrophe. »
« Avec ces informations, je cours chez Jean Hoefliger (de nationalité suisse), le délégué général du CICR à Beyrouth. Pour moi, il était inconcevable de laisser ces enfants une seule nuit de plus dans cette situation. Sa réponse coupe net mon élan : "Nous ne pouvons rien faire à ton initiative. Nous traitons seulement avec le gouvernement libanais. Il faut que tu aies qualité officielle pour que nous puissions intervenir". »
« Désespérée, je cherche le ministre des Affaires sociales, Abdel Rahman Labban. Je le trouve au bureau du ministre de l'Information, Marwan Hamadé, un ami, dans le secteur de Hamra. Mis en confiance, le ministre me signe tout de suite une délégation de pouvoirs. Un ou deux jours plus tard, grâce au CICR, une première évacuation d'enfants en grand danger est faite. C'est l'association arménienne Antranik, à Zarif, dans la partie ouest de Beyrouth, qui accueillera ce premier groupe. »

Et les autres ?
« Que faire des autres ? Ce sont les plus vulnérables, des spastiques sans aucune autonomie, qui doivent être entièrement pris en charge. Pour eux, estime le CICR, une structure plus exigeante est nécessaire. Mon cœur lâche, je rentre chez moi, tout à fait abattue. J'appelle le directeur de l'Unicef. Impossible, répond-il à son tour, il faut une structure gouvernementale. Le soir, après avoir désespérément multiplié les contacts, je m'installe devant ma petite machine à écrire et rédige un appel au monde entier. C'était un SOS désespéré, une bouteille à la mer. Je n'en parle même pas autour de moi. Puis je me rends à l'AFP et je le confie à Mouna Naïm, une journaliste devenue, depuis, mon amie. Le lendemain ou le surlendemain, j'ai oublié, le CICR m'appelle : "On a reçu un appel du Vatican et c'est Mère Teresa qui va venir aider à l'évacuation des enfants". »
« Je ne m'étais pas encore remise de ma surprise qu'à l'aube du 14 août, on sonne à ma porte. Il était 5 heures. J'ouvre, et qui vois-je, Mère Teresa et le directeur du CICR. » Le cessez-le-feu négocié par Philip Habib était effectivement entré en vigueur. Un calme irréel enveloppait Beyrouth. Mère Teresa me prend par la main, me rassure. « Elle avait vu la panique dans mon regard. Toute la presse internationale, informée de diverses sources, était au bas de l'immeuble du CICR. »

 

(Pour mémoire : Canonisations : comment devient-on saint?)

 

Pas de temps à perdre
Café, verre d'eau, bout de sandwich, Mère Teresa refuse tout, imperturbable, elle n'a pas de temps à perdre. Le convoi du CICR, qui comptait une jeep de la Croix-Rouge libanaise, s'ébranle en direction de l'orphelinat islamique. Un à un, comme cela s'est toujours fait avec Mère Teresa, trente-six enfants spastiques, totalement déficients, sont portés et enfournés dans les voitures. À travers des rues jonchées de débris et de monceaux d'ordures ménagères, les enfants seront conduits à Fanar, un quartier populaire de la banlieue chrétienne de Beyrouth, où les missionnaires de la Charité sont installées depuis 1979.

« Tout était magique, miraculeux avec Mère Teresa, conclut Amal Makarem, témoin des deux temps de l'évacuation, le cessez-le-feu, la traversée de Beyrouth, quand elle prenait les enfants dans ses bras. Par contre, je suis incapable de décrire les enfants qu'elle a secourus. Mère Teresa les prenait dans ses bras, et, tout d'un coup, ils s'épanouissaient, devenaient autres, comme quand on donne à une fleur fanée un peu d'eau. Elle les serrait dans ses bras et ces enfants s'épanouissaient en une fraction de seconde. J'ai vu ce miracle de mes yeux. »

L'intermède de Mère Teresa était annonciateur de plus. Le 21 août, un cessez-le-feu définitif était conclu, au terme duquel, après de laborieuses négociations supervisées par Philip Habib, l'OLP quitta Beyrouth. Hélas, de sanglants épisodes suivront, avec l'assassinat du président-élu Bachir Gemayel et les massacres de Sabra et Chatila.

Mais l'histoire, hélas, n'est pas finie. Quelque temps après la réouverture de l'aéroport, on fait savoir à Amal Makarem, qui s'était envolée pour Paris, que Mère Teresa la cherche. Contact établi, Mère Teresa déplora ce qu'on avait fait « derrière son dos ». Avec la normalisation et au nom de la différence religieuse, on était venu reprendre les enfants qu'elle avait abrités. La vie « ordinaire » reprenait le dessus.

 

À Mère Teresa, pour la consoler de sa nuit

Au point du jour elle se leva,
Il faisait encore sombre.
Elle avait dormi en habit.
Il fallait voler ce moment à la folie des bombes,
Un calme irréel se fit.

Qui avait ordonné
Que les bombardements cessent?
Elle l'avait demandé.
Dans la foi, elle alluma
Une bougie consacrée.
Et le calme dura,
Tant que la flamme brûlait.
Tel était son respect de la vie,
Qu'elle devait les sauver :
C'était les spastiques
De l'orphelinat islamique.

Mère Teresa, c'est pour nous que ce gouffre s'est ouvert.
La nuit de la foi est une nuit surnaturelle.
C'est Dieu-même qui s'avance, déguisé en abîme,
Qui assume en ta chair la nuit totale de l'Occident.

 

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Zaarour Beatriz

Merveilleux temoignage! Mere Teresa a choisi l'imitation de Jesus, la vie la plus dure pour une chretienne qui a une volonte de fer pour atteindre la saintete; le detachement, la generosite et le don de soi!!

Merci Mme. Amal Makarem de nous avoir transmis votre emouvant temoignage! Vous aussi avez participe a l'extraordinaire oeuvre de charite de Mere Teresa!!


Algebrix

Moi je vois une seule explication à cet épisode et en fait l'explication au cheminement de vie de mère Théresa en général.

Aucun être humain ne peut faire ce qu'elle a fait, si ce n'était de l'Esprit de Christ qui vivait en elle. N'est ce pas Lui qui a dit ''Sans Moi vous ne pouvez rien faire'' (Jean 15:5).

Copti Michel

L'épisode ne me surprend guère.Je cite Mère Teresa:
le fruit du silence est la prière
le fruit de la prière est la foi
le fruit de la foi est l'amour
le fruit de l'amour est la justice
le fruit de la justice est l'amour

Loin des idéologies.

Michel Copti

Viken Hannessian

Emouvant témoignage

C.K

Très beau, l'humanité en marche, mais elle s'est grippée bien des fois depuis, hélas.

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