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Moyen Orient et Monde

Quel rôle pour les tribus en Syrie ?

Éclairage

Bien que divisées, les différentes structures claniques ont néanmoins un potentiel certain pour combattre l'EI.

02/09/2016

L'une des facettes du conflit syrien les moins connues est sans doute le tribalisme, partie intégrante de la société locale. Très peu d'informations circulent en effet sur cet aspect pourtant crucial de la région, et donc des conflits qui y font rage.

Si, de manière générale, la configuration tribale syrienne n'a pas évolué de manière significative depuis plus de 150 ans, les allégeances et différents moyens de subsistance de ces groupes ont en revanche considérablement changé. Par définition, l'identité des tribus syriennes, qui se trouvent des affiliations en Irak, en Jordanie, au Liban et jusqu'en Arabie saoudite, n'est pas fixe, et évolue en fonction des besoins et des réalités. Deux confédérations tribales majeures – et aux origines nobles – sont présentes au Proche-Orient : les Aneza et les Chamar, qui regroupent différents clans et tribus plus ou moins importants. Très majoritairement sunnites, ces tribus représentaient jusqu'à 2011, première année du conflit, entre 15 et 20 % de la population syrienne.

Lorsque les troubles, puis la guerre, éclatent en Syrie, la plupart des tribus sont solidement ancrées dans la société syrienne. Certaines sont même très présentes au sein du gouvernement et des différentes administrations à travers le pays. Les Hassana, les Sbaa, les Fedaan, les Mouwwali, les Bani Khaled sont parmi les nombreuses familles à avoir des membres élus au Parlement, nommés maires, ou encore dans les différents services de renseignements et branches de l'armée. Certes, les relations entre le gouvernement syrien et les différents clans de la région n'ont pas toujours été au beau fixe. Mais la vie moderne et différents besoins poussent ces familles à la sédentarisation et donc à plus de stabilité en termes d'alliances.

Lorsque Hafez el-Assad arrive au pouvoir au début des années 1970, il n'hésite pas à utiliser les réseaux étendus de ces familles pourtant difficiles d'accès à qui n'en fait pas partie. Assad père, puis son fils Bachar après lui, met en place de nouveaux leaders tribaux non traditionnels qui servent ses intérêts et non ceux de la tribu, ce qui, explique Haian Dukhan, doctorant au Center for Syrian Studies, à l'université St Andrews en Écosse, et travaillant sur les relations entre États et tribus, a contribué à profondément modifier la structure de ces clans.

Dans les années 1980, Hafez el-Assad fait face à une insurrection islamiste menée par les Frères musulmans, qui comptent à l'époque des dizaines de milliers de membres. Le président syrien n'hésite pas alors à utiliser les liens tissés avec les tribus syriennes pour écraser la confrérie. En échange, il leur donne, entre autres, « le droit de suivre leurs propres lois, et de régler leurs contentieux à leur manière », c'est-à-dire selon le système traditionnel qui leur est propre, rappelle Dawn Chatty, professeure d'anthropologie à Oxford et spécialiste des tribus au Moyen-Orient. Quant aux plus petites tribus, généralement spécialisées dans l'élevage de moutons, Assad père les engage dans les services de sécurité, surtout au Liban, dans la plaine de la Békaa, leur permettant de s'enrichir et donc de resserrer les liens avec le régime de Damas et le parti Baas, ajoute la professeure. Les tribus concernées par ces faveurs vont bien entendu soutenir le régime dès le début du soulèvement en 2011.

 

Prises de position
Déjà désunies, les tribus et les sous-groupes qui les composent se divisent alors davantage, « poussant les jeunes des tribus à perdre toute confiance en leurs leaders, et permettant l'émergence d'un nouveau leadership en contrepoids aux anciens leaders », estime M. Dukhan. Certaines prennent position avec le régime, comme les Tay (à Hassaké), les Berri (à Alep, par exemple), les Bani Ezz (très présents dans la province d'Idleb, et représentés par le parlementaire Cheikh Ahmad Darwiche), les Hadidiyine, dont l'un des membres les plus éminents n'est autre que le ministre de la Défense actuel, Fahed Jassem el-Freij, les Baqara, les Charabiyine... pour n'en citer que quelques-unes.

D'autres se rangent du côté de l'opposition et font défection. Ce fut, par exemple, le cas de l'ambassadeur syrien en Irak, Nawaf Farès, en 2012, membre des Aqidat, l'une des principales tribus du pays et de la région. L'Armée syrienne libre et les Comités locaux de coordination (CLC, important réseau de militants syriens antirégime), ainsi que les célèbres Casques blancs (secouristes) comprennent dans leurs rangs de nombreux membres de clan, comme le cheikh Abdallah Melhem, membre important du leadership de la tribu Hassana. Parmi les tribus à s'être rangées du côté de l'opposition : les Chamar, Aqidat, Mouwwali, Bani Khaled... La plupart des familles tribales sont d'ailleurs déchirées par ces prises de position ; de nombreuses milices pro et antirégime portent le même nom, qui est généralement inspiré par celui de la tribu, ajoutant encore à la confusion ambiante. La personnalité la plus importante à s'être ralliée à l'opposition politique reste Ahmad Jarba, chef bédouin de la tribu Chamar, et qui fut président de la Coalition nationale des forces de l'opposition et de la révolution (CNFOR) de 2013 à 2014. L'organisation, fondée au début de la guerre civile syrienne, réunit les principales composantes de l'opposition, dont le Conseil national syrien (CNS).

Certains clans ont bien tenté de rester neutres et de ne prendre part à aucun affrontement, mais les circonstances en ont voulu autrement. Ainsi, les Chaaïtat, tristement célèbres pour avoir été massacrés par centaines en l'espace de quelques jours à peine par l'État islamique en décembre 2014, ont fini par se ranger aux côtés du régime ou de l'opposition pour se battre contre le groupe terroriste, notamment dans la région de Deir Ezzor. La raison principale du massacre ? Des puits de pétrole et d'eau contrôlés par les Chaaïtat, et que l'EI cherchait à s'approprier. D'autres clans, comme les Baqara, les Charabiyine, les Chamar, rejoignent divers groupes anti-EI et/ou antirégime, comme la Nouvelle armée syrienne (NAS, non islamiste et entraînée par les Américains et les Britanniques), l'ASL, les Forces démocratiques syriennes (FDS, arabo-kurdes), des milices armées à l'instar de Liwaa Thouwwar al-Raqqa, etc.

En revanche, certaines tribus n'hésitent pas non plus à s'allier à l'EI, par obligation, mais également par opportunisme, bien plus que par conviction.

 

(Lire aussi : Les tractations diplomatiques s’accélèrent...)

 

Atout inexploité
Il reste néanmoins difficile de savoir quels sont les chiffres réels, en raison du chaos généré par le conflit et dont les différents bilans restent approximatifs. Mais l'importance du système tribal n'est pas à négliger, et les différentes puissances régionales et occidentales ont à plus d'une reprise tenté de rallier ces clans afin de réduire, sinon stopper, les violences et de combattre l'EI. Si les pays de la région comme l'Arabie saoudite et la Jordanie financent certains groupes en fonction de leurs appartenances tribales et autres affiliations, les Occidentaux n'ont toutefois pas su vérifier la véracité des informations recueillies sur ces tribus et donc profiter de leurs réseaux. « Je suis tombé une fois sur un article du quotidien britannique The Independent daté de juillet 2015 et dont le titre fait référence à des discussions secrètes entre des leaders occidentaux et des leaders de tribus syriennes à Genève », raconte Haian Dukhan. « Entre autres, était mentionné Ayid el-Outaifi, du clan Outayfiat de Palmyre, et appartenant à la confédération tribale Aneza. Sauf que je n'ai jamais entendu parler de ce clan. J'ai enquêté et posé des questions à mes contacts au sein de la confédération Aneza, et personne n'en a entendu parler non plus. » Le chercheur réalise très vite que le « leader tribal » en question n'est autre qu'un ressortissant syrien ordinaire résidant en Turquie, et qui s'est fait passer pour ce qu'il n'était pas. « Il a réussi à arriver à Genève, et à se faire interviewer par les médias... Les Occidentaux n'ont même pas pensé enquêter sur leurs interlocuteurs, des tribus supposées combattre à leurs côtés », déplore le doctorant, pour lequel ces clans restent un atout inexploité.

 

(Lire aussi : Les enjeux de l’offensive de Hama)

 

Il est certes impossible de mobiliser toutes les tribus pour qu'elles combattent toutes du même côté, ayant de tous temps été en guerre entre elles. « Ce sera toujours le cas », affirme fermement M. Dukhan, pour qui elles seront toujours manipulées par les puissances régionales pour leurs intérêts. « Le régime a quand même eu plus de succès que les autres protagonistes du conflit pour recruter parmi les clans et tribus », notamment après leur avoir promis plus de droits, de privilèges, et aussi parce qu'il a une longue histoire de négociations avec les tribus syriennes.

Même son de cloche pour Dawn Chatty, selon laquelle certains leaders claniques sont certes très charismatiques et ont beaucoup de popularité, et donc de soutiens, mais restent ancrés dans leurs propres intérêts. « Ces leaders sont plus intéressés à protéger les Syriens, et le pays, d'un morcellement potentiel. S'ils doivent s'unir, ce serait pour combattre l'EI et le chasser du pays, plutôt que de combattre le gouvernement », juge la professeure. « Ils sont très pragmatiques, ils ne vont pas combattre un gouvernement soutenu par l'Iran et la Russie. » La possibilité d'une cohésion des tribus contre l'EI reste donc envisageable, d'autant plus que des alliances avec certains clans kurdes pour combattre le groupe dans le nord syrien existent déjà. Mais le feront-elles sans armes et sans garanties ?

 

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Bery tus

ca c'est de l'informaton merci mille fois merci !! je crois que les journalistes doivent creuser un peu plus de ce coter !!

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