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Liban - Mémoires

La débandade de l’armée en 1976 racontée par le... lieutenant Jamil Sayed

Alors que les ordures emplissent de nouveau les rues, l'explosion de Zahlé est passée pratiquement inaperçue. Pourtant, elle aurait pu provoquer une véritable catastrophe, car elle visait, en principe, un bus transportant des sympathisants d'Amal qui voulaient assister à la cérémonie en hommage à l'imam disparu Moussa Sadr. Celui qui a actionné la charge explosive à distance s'est donc trompé de cible. Sinon, il n'y aurait pas eu seulement un carnage, mais aussi peut-être une possible étincelle d'un affrontement confessionnel, une sorte de réédition du scénario du bus de Aïn el-Remmaneh en 1975...

Certes, les circonstances sont aujourd'hui différentes, les principaux acteurs internationaux ne veulent pas d'une nouvelle guerre civile au Liban et l'armée est moins fragile qu'elle ne l'était en 1975 en dépit des campagnes et des tiraillements politiques dont elle est aujourd'hui l'enjeu. Sa cohésion a été plus forte que toutes les secousses, confessionnelles et autres, des onze dernières années et elle continue de se structurer autour d'une doctrine stable. Mais cela ne signifie pas que les Libanais ne doivent pas faire preuve de vigilance. Sinon, à un moment, les événements peuvent s'emballer et échapper à tout contrôle.

C'est ce qui était arrivé au lieutenant Jamil Sayed, futur patron de la Sûreté générale, qui était en 1975 un commandant d'unité et qui s'est retrouvé pris au cœur d'une guerre. À l'époque, profitant d'une session militaire à Saumur, en France, le lieutenant Sayed a axé sa thèse sur cette expérience et il avait alors obtenu les félicitations pour cette réflexion à la fois réaliste et émouvante, selon les termes de ses supérieurs. Il est bon aujourd'hui d'en lire quelques extraits pour tirer les conclusions qui s'imposent, et qui peuvent être utiles au présent et dans le futur.

Sous le titre « Que peut faire un commandant d'unité quand il se trouve pris dans une guerre qui menace l'unité de son pays », Jamil Sayed commence par rappeler que « le Liban a toujours été un pays de coexistence pacifique et harmonieuse entre les citoyens appartenant à différents religions et mouvements politiques ». Comment cette population en est-elle arrivée à s'entre-tuer ? Tout simplement « parce que les événements du Liban sont liés au problème du Proche-Orient. La diversité religieuse et politique a été exploitée de façon à créer des brèches par lesquelles la violence est entrée sans que les dirigeants, conscients ou non, aient manifesté la moindre réaction pour remédier à la situation qui ne cessait de s'aggraver. De la sorte, chaque Libanais a pu trouver la stimulation qui lui convenait pour participer à cette guerre : pro et antiarabes, pro et antipalestiniens, droite et gauche, etc. ». L'armée libanaise fait partie de cette population, tout comme les soldats de la compagnie autonome antichar qu'il commandait.

Le futur général explique quelle était sa mission en tant que chef de cette unité et comment il a réussi à s'imposer auprès de ses subordonnés, dont certains n'étaient pas au départ favorables à sa présence, en misant sur le contact direct avec « ses hommes » et sur un mélange de fermeté et de confiance. Selon lui, en 1975, il est clair qu'il s'agissait d'un grand complot qui visait en premier l'armée et sa cohésion, car « seule l'absence de l'armée peut donner un champ libre à toutes les manœuvres et à tous les complots. Dès le début, il était clair que l'armée ne serait pas utilisée pour mettre fin au conflit, sous prétexte que le pouvoir politique jugeait toute intervention de l'armée dangereuse pour sa cohésion ». La troupe était ainsi condamnée au rôle de spectateur et se retrouvait souvent prise entre le marteau et l'enclume.

« Condamnés à la passivité, écrit le lieutenant Sayed, nous devions affronter une guerre psychologique de propagande. Il fallait lutter par une information continue et réaliste, avoir l'œil ouvert sur la troupe et pouvoir à tout moment recueillir les renseignements sur les rumeurs et les agitations en préparation. Tout cela sans jamais se montrer faible, car nombreux étaient ceux qui souhaitaient prendre la place du chef. La question était la suivante : combien de temps pouvait tenir un soldat face à son pays qui s'écroule ? La réponse n'a pas tardé... À partir de janvier 1976, les casernes de l'armée tombaient successivement aux mains des milices. Nombreux sont les soldats qui se sont alors rebellés contre leurs chefs, les considérant comme responsables de ce dénouement tragique. Plus même, le commandement était paralysé et son attitude, dans la plupart des cas, compliquait la tâche des officiers qui essayaient de résister. Progressivement, on ne sentait plus la présence d'un commandement. Il n'y avait plus d'ordres et les liaisons étaient difficiles. Face à un environnement hostile, nous avons pris la décision de tenir le plus longtemps possible, sachant qu'un jour ou l'autre, nous allions devenir la proie à partager... Nous avions pourtant encore l'espoir de voir un jour parmi nos supérieurs quelqu'un qui aura le courage de s'imposer... ce n'était qu'un rêve. »

À cette période, le souci du commandant de l'unité (qui continuait de regrouper des soldats de toutes les régions et confessions) était donc de parer à toute possibilité d'agression interne. Le lieutenant Sayed a donc réuni ses hommes pour évoquer franchement la question avec eux. Il a ouvert la porte à ceux qui voulaient partir, tout en leur disant de le faire sans problèmes et en les incitant à rester des frères entre eux. « Ainsi, dit-il, il n'y a eu aucun incident, nombreux étaient les soldats qui avaient les larmes aux yeux, dans cet adieu forcé. La peur, la stimulation matérielle, le fanatisme religieux, la révolte sociale et la paralysie des commandements politique et militaire ont contribué à augmenter le nombre de déserteurs. » Mais au sein de son unité, les départs se sont faits sans heurts, les déserteurs allant même jusqu'à raconter à leur supérieur ce qu'on leur avait proposé ainsi que les rumeurs entendues.

Le petit noyau qui est resté savait qu'un jour il devrait partir. Les propositions des « marchands de toutes espèces » se multipliaient. En vain. En juin 1976, la dernière caserne est tombée entre les mains des milices. « Je suis sorti de cette expérience avec la conviction que ce qui compte le plus pour un officier, en l'absence de commandement et de contrôle, c'est son honneur militaire. C'est lui qui lui donne l'immunité morale... »

Alors que les ordures emplissent de nouveau les rues, l'explosion de Zahlé est passée pratiquement inaperçue. Pourtant, elle aurait pu provoquer une véritable catastrophe, car elle visait, en principe, un bus transportant des sympathisants d'Amal qui voulaient assister à la cérémonie en hommage à l'imam disparu Moussa Sadr. Celui qui a actionné la charge explosive à distance s'est donc trompé de cible. Sinon, il n'y aurait pas eu seulement un carnage, mais aussi peut-être une possible étincelle d'un affrontement confessionnel, une sorte de réédition du scénario du bus de Aïn el-Remmaneh en 1975...
Certes, les circonstances sont aujourd'hui différentes, les principaux acteurs internationaux ne veulent pas d'une nouvelle guerre civile au Liban et l'armée est moins fragile qu'elle ne l'était en 1975 en dépit des...
commentaires (4)

Bravo Scarlett. Vous féliciter se mérite d'être publié tout de même.

FRIK-A-FRAK

16 h 41, le 02 septembre 2016

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Commentaires (4)

  • Bravo Scarlett. Vous féliciter se mérite d'être publié tout de même.

    FRIK-A-FRAK

    16 h 41, le 02 septembre 2016

  • les larmes aux yeux !

    Gaby SIOUFI

    09 h 47, le 02 septembre 2016

  • EN REMPLISSANT DE BARATINS, AUX SOURCES POLLUEES, SES GOURDES, ON LES BOIT POUR, TOUS LES MATINS, SERVIR DES BOBARDS ET DES BOURDES !

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    08 h 16, le 02 septembre 2016

  • il n'a vraiment rien a dire !!

    Bery tus

    02 h 17, le 02 septembre 2016

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