Je n'ai jamais ressenti que j'étais particulièrement en phase avec les Anglo-Saxons, vu que je suis né dans une famille franchement francophile et francophone. Je me souviens pourtant que, tout jeune, durant les premières années du conflit de 1939, je m'étais aperçu qu'une sourde admiration me travaillait du dedans, au bénéfice de ceux que l'on appelle les Britanniques. Suite, sans doute, à ce que j'entendais dire sur la résistance farouche et payante qu'opposait le gouvernement anglais à l'hitlérisme triomphant. Toute l'Europe était soumise, France y compris. Ne demeuraient en lice que ces îliens têtus et persévérants qui maintenaient encore, contre vents et marées, le reste du monde occidental sous l'empreinte de leur empire. Sans compter qu'ils représentaient la dernière épave insoumise, une sorte de radeau de la Méduse pas tout à fait en perdition. J'en étais arrivé à orner les murs de ma chambre de photos de troupes en tenue de combat, de blindés, de navires de guerre, découpées dans les quotidiens et qui m'apparaissaient comme autant de totems garants d'un renversement face au python nazi.
De l'anglais, par ailleurs, je ne possédais que quelques rudiments. Et cependant, presque à mon corps défendant, les premières notes du God Save the King me bouleversaient le cœur. Des mots évoquant dignité, confiance, courage, sentiment d'inexpugnable certitude, que je recueillais presque religieusement devant notre radio, embaumaient ma soif d'absolu et m'inculquaient ce respect définitif des grandes et belles choses dont j'étais déjà certain qu'elles constituaient la base même de toute vie humaine. Le temps a passé depuis. J'ai beaucoup appris sur la vie des hommes, sur leur développement, sur leur histoire. Et je me suis progressivement rendu compte de la subtilité de caractère de ces « Angles » enracinés pendant des siècles dans le sol de leurs îles. Formés, de par le climat, de par le manque de ressources essentielles, de par la proximité d'un océan qui les destinait d'emblée aux voyages et aux conquêtes, il était primordial pour une telle population de suivre un régime d'opiniâtreté dans le travail débouchant sur une légitime fierté et se traduisant souvent en orgueil à peine déguisé.
Et l'on vit apparaître, à partir du règne d'Élisabeth Ire, la grandeur de cette Angleterre qui n'a cessé de progresser en connaissances, en richesses matérielles, en stratégie à travers la consolidation d'un empire colonial et financier, ce qui aura permis le coup de pouce prodigieux donné au monde entier dans les domaines du savoir, de la créativité, de la technologie et de la fermeté dans les choix sociaux que seul un « peuple soudé sur lui-même » et fier de l'être peut sécréter. Là se cache l'essentiel de mon discours : à savoir cette allusion à un « peuple soudé » qui se glorifie de son propre développement. Que le Royaume-Uni ait réussi son parcours dans l'avancée des civilisations n'est pas le point d'orgue que je cherche à mettre en valeur. C'est surtout vers cet exemple de lucidité et de ténacité dans la poursuite d'un but que je veux en venir. Enviable Albion malgré la nécessaire perfidie de tes moyens ! Toujours à l'écart sans jamais cesser d'être en activité. Si seulement quelques pépites de ton talent pouvaient parvenir jusqu'à nos cerveaux de Libanais. Car nous aussi, nous sommes nés face à la mer et à ses horizons ouverts. Nous aussi n'avions au départ que des ressources limitées. Nous aussi sommes capables d'entêtement, de labeur, d'ambition...
Sauf que nous sommes frappés, en Orient, d'un double sceau qui fausse dramatiquement la donne : d'un côté le clanisme tribal et la ruse qui remplace l'intelligence, le manque de dignité dû à je ne sais quel virus mental ou doctrinal, et cette veulerie instinctive résultant d'un manque de culture en profondeur. D'un autre, le fait géographique : le Liban n'est pas une île, mais un lambeau de territoire viscéralement rattaché à son hinterland. Une malédiction incontournable requérant, pour se fabriquer une souveraineté, une volonté patriotique et politique hors du commun. Ce qui n'est pas encore le cas. Parce qu'il ne s'agit pas, aujourd'hui, pour les membres d'une société donnée, de collectionner des diplômes d'université. Il ne suffit pas de se connecter à tout ce qui s'invente en continu de par le monde. Il ne suffit pas de caracoler, de voyager, d'étaler un semblant de savoir racler en surface avec un air de « je-sais-tout ». On ne peut pas tricher indéfiniment avec la vie. Encore moins avec celle de l'esprit.
La « perfide Albion » aura su transformer sa perfidie en qualité majeure, alors que le moyen-oriental Libanais n'aura fait qu'étouffer dans l'œuf les seules qualités innées qui lui avaient été octroyées. On a souvent parlé de la joie de vivre chez les Libanais. Or quelle que soit l'importance en nombre d'une population, la joie de vivre ne se reflète ni ne se jauge au niveau de l'élite, mais bien à celui de la masse populaire. Et à ce niveau-là, le phénomène, de nos jours, ne se manifeste plus qu'au plan d'un tabboulé, d'un hizzi-hizzi, d'une voiture à quatre-roues motrices et d'un accrochage « crétinisant » à Facebook. (J'ai failli écrire fessebook). Ainsi, urbanisme, écologie, probité sont depuis longtemps ensevelis sous la pression de la corruption généralisée, du béton rampant, des hideux gratte-ciel et d'un m'enfichisme criminel dans une société moribonde.
Est-ce ainsi que les hommes vivent ? L'exemple d'Albion est là pour porter témoignage de ce que la conscience humaine peut créer. Les Anglais ont toujours su, il est vrai, tirer leur épingle du jeu dès lors que ce jeu commence à puer. Ils l'ont fait tout au long de leur histoire. Ils viennent de récidiver avec le Brexit. Tandis que nous autres, Libanais, à qui l'on promet, paradoxalement en ce moment, la manne de l'or noir sur nos côtes et la réalisation pour bientôt d'un projet de protection médicale pour les citoyens d'un certain âge sans exception (deux perspectives de taille), nous continuons à patauger dans les ornières chères au Hezbollah, à Joumblatt, à Hariri, à Aoun ainsi qu'à la cohorte des cireurs de bottes, toutes catégories confondues...
Le Brexit a semblé devoir faire basculer l'Europe sur ses gonds et isoler la Grande-Bretagne de ses frères de race. La Première ministre s'est récusée en deux mots et a quitté la scène sereinement. Les Anglais ont découvert en trois jours la possibilité d'introniser une nouvelle Margaret Thatcher. Chez nous, au bout de dizaines de mois, nous attendons toujours l'élection d'un chef d'État. Nos élus, recroquevillés sur leurs prérogatives et sur leurs privilèges, se refusent encore au seul sursaut de conscience censé colmater nos brèches.
Alors, que vive l'inconscience ? Peut-être ! Oui mais... en contrepartie, que meure toute dignité.
Louis INGEA


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Je suis francophile par héritage et gaulliste depuis le 18 juin 1940. Je n'ai jamais été un sympathisant de la "perfide Albion". Churchill avait dit au général de Gaulle à Londres en 1941 : "Si j'ai à choisir entre vous et le large, je choisirais le large". Cela a été l'une des raisons pour le Générai de refuser son adhésion au Marché Commun tant qu'elle est collée aux Etats-Unis. (Discours du général de Gaulle le 27/11/67).
19 h 54, le 02 septembre 2016