J'aime beaucoup ces déjeuners en petits comités entre amis ayant usé leurs fonds de culotte sur les bancs de la même école. Sortis du même moule, vous n'avez pas besoin de prendre des gants pour vous exprimer et encore moins de recourir à des circonlocutions ou des tournures pédantes pour vous faire comprendre.
Nul besoin de chasser l'intrus, il n'y en a pas. Ces jeunes vieux se connaissent sur le bout des doigts, chacun ayant atterri dans un horizon différent, avocats, ingénieurs, médecins, financiers, entrepreneurs. La carapace a bien sûr épaissi, le cheveu devenu grisonnant des fois un peu rare, l'œil toujours alerte encerclé de lunettes, l'estomac dont on peine à taire l'embonpoint et, enfin, cette attitude que rien ne changera, l'innocence de la jeunesse retrouvée l'espace de ces furtifs moments.
Quel plaisir ces retrouvailles et quel enchantement. Les petites blagues fusent de partout, les rires, les bons mots, les souvenirs aussi. Les nouvelles de tel camarade ou de tel autre qui s'en est allé faire son chemin en Europe, aux États-Unis, en Inde ou chercher des poux chez les Papous, il y a toujours quelqu'un qui a gardé le contact et le ramène virtuellement parmi nous.
L'espace de deux ou trois petites heures, ces messieurs en costume tombent la cravate, retroussent les manches de leurs belles chemises, encore un peu ils se mettraient en short et espadrilles pour redevenir ce que dans l'esprit de ces retrouvailles ils sont, de petits gamins gambadant dans la cour de leur école, chahutant, plaisantant, s'amusant, tirant le meilleur de ces instants fugaces quand la jeunesse revient.
Puis entre la poire et le fromage, l'effet digestion siffle un temps de pause. Le soufflet retombe, le doux passé s'estompe gentiment. Une période de calme se fait sentir, subrepticement sans le vouloir nous revenons immanquablement à notre présent, plus ou moins sérieusement, même si un ton badin flotte toujours, nous taclons malgré nous des problèmes du moment.
Ayant quelques bonnes années à nos compteurs, il nous a été donné de bien connaître notre pays avant et après la date fatidique du 13 avril 1975. D'être les contemporains de nombre de ces grandes figures qui ont œuvré pour le Liban, en avoir connu de près quelques-unes, les avoir reçues chez nous ou visité leurs modestes demeures sans avoir en nous rendant chez elles à montrer patte blanche à chaque bifurcation.
Les souvenirs s'égrènent et les regrets aussi en évoquant, comme immanquablement à chaque rencontre la larme à l'œil, la gorge serrée par un gros soupir d'impuissance, ce gentil camarade de classe devenu président. La haine l'a emporté avec nos espoirs dans la force de l'âge, il avait pour tout bien la chemise qui habillait son dos.
Présidents, ministres, députés, en passant par les commis de l'État, fussent-ils grands ou petits, avaient un seul but dans leur carrière s'apparentant presque à un apostolat, servir le pays, leurs concitoyens, avec dignité, la tête haute, dans le cadre du devoir dicté par leur conscience. Leur nom était immense, leur renom sacré. Et de quelle belle prestance ils disposaient doublée d'une imposante stature que seuls l'honnêteté et le respect de soi confèrent.
À présent il s'agit, lance mi-figue, mi-raisin un camarade allaité dès ses premiers jours au biberon de la politique, d'une nouvelle pensée philosophique profonde de la culture politique libanaise à la sauce hollywoodienne, basée sur l'union du pouvoir et de l'argent supposés engendrer une progéniture prénommée puissance.
Pire, renchérit un autre des convives, c'est le mariage des vampires célébré en grande pompe par un défroqué selon le rite maronite. L'anneau qui les unit est de couleur verte, comme la monnaie, et l'encre qui a servi à établir le contrat de procédures et les clauses de ce cartel du diable.
Ces gens-là se veulent éternels. Calculateurs, froids, imperturbables, navigateurs même en eaux troubles, ils mènent le peuple libanais en bateau directement sur les récifs du désespoir, de la pauvreté, de la misère dissimulés par l'écran de poudre qu'ils lancent aux yeux des malheureux qui croient encore en leurs gesticulations stériles.
Stériles, enfin pas tout à fait. À défaut de résoudre les problèmes sous lesquels le pays croule, ils en créent de nouveaux. Un sénat, pour quoi faire, sinon nourrir des bouches inutiles, mettant toutefois sur la bonne voie avec beaucoup de doigté une troisième prorogation (anticonstitutionnelle, faut-il le souligner ?) du mandat de l'actuelle Chambre des députés, dont bien entendu ils font partie.
C'est dire que nous ne sommes pas encore sortis de l'ornière.
Ah comme j'ai envie de crier : « Bûcherons, à vos haches ! Débarrassez-nous de ce bois mort avant qu'il n'ait raison de nous. »
Georges TYAN


Israël Katz assure que l’armée israélienne « conservera sa liberté d’action militaire » au Liban malgré la nouvelle trêve