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Liban

7 et 9 août 2001 : que jamais ne revienne...

Feuille de route
08/08/2016

Le 7 août 2001, en réponse à la réconciliation de la Montagne scellée entre le patriarche maronite, Mgr Nasrallah Sfeir, et le leader du Rassemblement démocratique, Walid Joumblatt, le régime sécuritaire libano-syrien avait réagi avec brutalité contre ce qu'il percevait – à juste raison – comme une menace directe. Le tandem Sfeir-Joumblatt avait en effet ébranlé, par un geste courageux de dialogue et de vivre-ensemble, plus de deux décennies de stratégie assadienne visant à diviser les communautés pour régner au Liban.

Le régime sécuritaire avait dépêché dans un premier temps des agents de l'ordre procéder à des rafles au sein de ce qui était à l'époque considéré comme le « maillon faible » de l'opposition – les forces chrétiennes disloquées par leurs guerres fratricides et amputées de leurs leaders, le Courant patriotique libre et les Forces libanaises. À Antélias, la grande majorité des cadres supérieurs des deux formations avaient ainsi été arrêtés, sur base d'accusations aussi absconses que ridicules et déplacées : « atteinte à un pays-frère », « enseignement de la doctrine aouniste à l'université », « collaboration avec Israël », « insulte au chef de l'État », etc.

Le 8 août, le régime sécuritaire avait tenté de poursuivre sur sa lancée en essayant de forcer les bureaux du Parti national libéral où s'étaient retranchés quelques cadres estudiantins pour essayer de songer à un mouvement de protestations, arrêtant quelques cadres du parti chamounien.
Le 9 août, des centaines de jeunes avaient manifesté devant le Palais de justice pour réclamer la libération des cadres de l'opposition. Les attendaient, sous l'ombrelle des forces de l'ordre, des dizaines de caïds-miliciens en civil. Plusieurs cadres estudiantins seront interpellés par ces tontons macoutes, rossés à coups de poing et de crosses de fusils, piétinés et embarqués dans les véhicules de l'armée. Le tout sous le regard bienveillant du président de la République de l'époque, Émile Lahoud, glorieuse image de marque du régime sécuritaire d'alors, et dont les portraits avaient été placardés dès les premières lueurs de l'aube autour du Palais de justice, comme un mauvais augure.

 

(Lire aussi : Raï et Joumblatt reconduisent le pacte historique de réconciliation dans la Montagne)

 

Les images de cet immonde passage à tabac avaient franchi le cap de l'autocensure grâce au courage de la MTV de Gabriel Murr. En dépit des menaces à caractère dissuasif de Jamil Sayyed, ce dernier ne se laissera pas intimider et sera le seul à diffuser les images de la honte – comme il l'avait fait, deux jours auparavant, en choisissant de montrer les rafles dans les rangs aounistes et FL.

Que sont aujourd'hui les images du 7 et du 9 août 2001 au temps où les barils de poudres assadistes anéantissent, assassinent des enfants syriens par centaines chaque mois, où l'aviation russe bombarde les hôpitaux à Alep, où tous les déséquilibrés – qui au plan psychique, qui au niveau idéologique – brandissent désormais l'étendard de Daech ou de l'extrême droite pour commettre des atrocités qu'aucun esprit rationnel ne saurait comprendre ?

Rien, sans doute.

L'image désuète de nos chabbiha en civil version 2001 avait déjà été reléguée loin dans les bas-fonds de l'immense musée de la tératologie humaine dès 2011, lorsque leurs cousins tunisiens, égyptiens et syriens avaient déjà commencé à sévir, avec bien plus de cruauté et de monstruosité, contre les jeunes manifestants pour la démocratie, aux commencements du printemps arabe. Auparavant, même les images des voitures calcinées de Marwan Hamadé (octobre 2004) et du convoi de Rafic Hariri (février 2005) avaient montré toute la palette de méthodes ignobles que le régime sécuritaire libano-syrien était capable de mettre à l'œuvre pour conserver ses conquêtes. C'était avant Rastan, Jisr el-Choughour, Homs, Hama, Ghouta, ou Alep, comme une carte du tendre sanglante pour les dirigeants d'un régime passé maître dans les raffinements de la boucherie.

Pourtant, il ne faut pas sous-estimer les liens de parenté entre nos braves loubards du Palais de justice de l'été 2001 et tous leurs héritiers. Entre eux, la même fascination bête et morbide pour la violence, perçue comme le moyen irréductible visant à attenter à toutes les possibilités de front transcommunautaire contre la tyrannie. En 2001 contre l'acte de réconciliation générateur d'unité et de souveraineté du binôme Sfeir-Joumblatt, en 2011 contre les révoltes civiles visant à en finir avec les États arabes de barbarie.

Naturellement, aucun des agresseurs et des voyous des trois journées d'août 2001 ne seront déférés devant les tribunaux. Pourtant, leurs visages sont bien connus. Les milieux politiques et sécuritaires dans lesquels ils gravitaient ne sont un secret pour personne. Mais l'impunité restera totale. L'incurie de la classe politique issue du printemps de Beyrouth ne fera rien pour les sanctionner. Pourtant, le choc généré par ces images avait été unanime en 2001 – le congrès des libertés organisé quelques jours plus tard à l'hôtel Carlton en présence de ce qui allait devenir plus tard le Rassemblement du Bristol (embryon du 14 Mars), en atteste.

Mais non.

Et c'est là qu'il convient de se poser une première question fondamentale : une demande de comptes – non pas en 2001, où cela était impossible sous l'occupation syrienne, mais après 2005 – n'était-elle pas nécessaire ? N'y a-t-il pas un moment, en d'autres termes, où il est temps qu'un acte de violence soit enfin sanctionné au pays de l'impunité ? Punir les auteurs du 9 août 2001 n'aurait-il pas servi, au plan symbolique, de précédent ? Hachem Salmane, assassiné devant l'ambassade d'Iran par d'autres caïds en chemises noires, ne serait-il pas encore vivant ? Les tirs pour dissiper les manifestations de l'été dernier, dans le centre-ville, auraient-ils alors été envisageables ? Certainement pas. L'usage de la brutalité – qui existait déjà dans les prisons et dans certains rassemblements, à l'abri des yeux du public, cependant – a été irrémédiablement légitimé en août 2001, et aucune digue, par la suite, judiciaire ou politique, n'a plus été en mesure de mettre fin à l'escalade. Bien avant le Tribunal spécial pour le Liban, c'est-à-dire avant de s'en remettre à la justice internationale, il fallait aussi commencer par avoir le courage de procéder à un travail de purification intérieur...

Le souvenir honteux des 7 et 9 août 2001 suscite aujourd'hui aussi un autre questionnement, moins symbolique celui-là : ces images, et toutes celles, plus terribles encore, qui ont suivi ne devraient-elles pas sonner à jamais le glas d'un retour potentiel d'un régime sécuritaire à la sauce Assad ? Las des vieilles figures laides et rabougries du régime qui continuent d'occuper le petit écran à l'appel de certains médias en quête de sensationnalisme et qui doivent encore leur sursis à la fragile toute-puissance de la milice. Las des politiques qui continuent à puiser leur légitimité dans le sang, celui de la guerre civile ou de la tutelle, sans aucune possibilité de recyclage, et qui en arrivent même jusqu'à faire la promotion de la violence, fut-elle morale ou physique. Las, enfin, des candidats à la présidence de la République dont l'arrivée à Baabda ne signifierait rien moins qu'une résurrection de l'appareil sécuritaire qui prévalait avant le printemps de Beyrouth, et dont Samir Kassir, Gebran Tuéni et tant d'autres ont payé le prix. Rien, pas même une survivance temporaire du tyran de Damas, ne devrait légitimer une résignation de ceux au sein de ce pays qui croient encore dans un corpus de droits et de libertés, à des candidats issus d'une autre époque et qui appartiennent à une ère révolue.

S'il faut se souvenir de ces images, mêmes si elles appartiennent résolument au passé, c'est surtout parce que le refoulé a la vie dure dans nos contrées – et que le passé, au Liban, n'est jamais... dépassé.

 

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Hitti arlette

Le tribuna( faramineux )special pour le liban n a pas donne son dernier mot sur auteurs des assassinats et des attentats de l' epoque que vous decrivez copieusement . Pour vous M georgiou l affaire est tranchee puisque vous pointez d'un doigt accusateur le nom des auteurs de tous ces crimes .. A mon humble avis , vous allez un peu trop vite dans vos verdicts qui sont censes etre pris par les instances concernees par ces dossiers . Par ailleurs, o combien j apprecie votre nouvelle et surprenante empathie pour les partisans du general Aoun .

Saleh Issal

Après la neutralisation par expulsion du système tortionnaire syrien du Liban, le système des services secrets du Hezbollah a pris la relève, et en beaucoup plus dangereux. Car si le système syrien faisait de la répression en grande majorité par des menaces et des emprisonnements illicites, le système de répression du Hezbollah procède par élimination physique puisque le meurtrier de Hassan Salmane est connu et inattaquable , puisque le membre du Hezbollah dans l'ascenseur de Boutros Harb est intouchable, puisque les cinq accusés de l'assassinat de Hariri sont introuvables, puisque les assassins des deux Ziad druzes sont connus et intouchables car le Hezbollah les protège, puisque le coup d'état du 7 mai a fait cent morts tués par les assassins du Hezbollah et non jugés...ect...
L'on pourrait presque dire que le Hezbollah fait tellement de zèle dans la répression et l'intimidation et l'élimination des opposants de patriotes libanais, que l'on pourrait presque regretter la période de Rustom Ghazele.....

Bery tus

Tout simplement magnifique, véridique et honnête !! J'étais la nous étions tous la... LA VRAI RESISTENCE LIBANAISE !!

Sam

L'impunité pour les traîtres et tontons macoutes?
Qui étaient- ils?
Qui les dirigeaient?
Qui les payaient?
Comment tout cela fonctionnait et pourquoi les libanais ont laissé faire l'inacceptable?
Ayons le courage de faire ces enquêtes afin de pouvoir écrire l'histoire.

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