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Liban - La Vie, Mode D’Emploi

25- Le salut par le convivial

Vous craignez pour votre dîner ? N'ajoutez pas un plat, un chandelier, un arrangement floral, mais sur le carton d'invitation le mot magique de « convivial ». Il est l'assurance que vous aurez des sourires, de la chaleur dans les mains, du miel sur les lèvres et que tout sera « prodigieux, merveilleux, savoureux, délicieux ». Vous avez des appréhensions pour cette rencontre avec les représentants syndicaux de votre entreprise ? Qualifiez-la de « conviviale » et vous pouvez escompter avoir autour de vous des amis, des alliés, des psy sans divan, des mains sur le cœur. Vous pressentez la guerre ? Prononcez le mot de « convivial » et vous l'avez comme bannie, comme exorcisée, comme éradiquée.
Pareil miracle se produira-t-il effectivement ou est-ce seulement ce que vous pourrez dire après votre dîner, dans votre rapport à votre conseil d'administration, dans un moment de grâce euphorique et illusoire ?
Tout fut maigre et fade, il est vrai, et vous le saviez et vous aviez même envisagé de décommander ce repas pour lequel vous n'aviez ni l'argent, ni le temps, ni l'humeur, mais le convivial a suffi pour que les langues soient liées, qu'elles puissent à peine goûter aux mets et guère critiquer. Des photos avec de grands sourires et des bras autour du cou attestent, pour le curieux médisant, de la satisfaction de vos invités auxquels la convivialité fut servie impitoyablement à toutes les sauces : salée, sucrée et surtout mixte (votre secret et celui de la convivialité, évidemment).
Les dossiers étaient des plus explosifs ou des plus mortellement ennuyeux, mais entre la dynamite et le soporifique, vous avez glissé le convivial et tous de se réjouir d'être simplement là entre personnes qui s'apprécient, qui vous remercient de cette opportunité que vous leur donnez de se revoir et de s'alléger, à la porte de la convivialité bénie, de l'arsenal d'arguments dont elles étaient jusque-là bardées, d'éprouver (car rien ne vaut l'épreuve du réel, comme on dit) leur capacité de supporter le déversoir de propos lénifiants sur leur tête dodelinante. Il y aura bien sûr quelque vilain petit canard pour chuchoter à son voisin (assez fort, néanmoins, pour écorcher vos oreilles conviviales) qu'il s'ennuie moult et ferme ou à vous lancer, sans ménagement convivial, qu'il n'est pas dupe de toute votre convivialité et que les résolutions à adopter de concert sont bien des diktats à entériner sans retard. Il apparaîtra aux yeux de tous comme une fausse note dans l'harmonie conviviale, un déviant à rééduquer et « à réinsérer dans le tissu social » afin que vous y découpiez un joli costume d'un gris tout uni, très présentable et comme il faut. Vous pouvez même espérer, avec la marque de convivial, en confectionner pour la vente et l'exportation.
La guerre était aux portes, celles-ci déjà à moitié ouvertes et les hommes autour de hurler les mots pour l'accueillir (Viva la muerte) et vous, sur une tribune improvisée, de décrire le cortège de cauchemar qui allait s'y engouffrer. C'est la vierge éperdue arrachée à ses douces rêveries et traînée par des bêtes hurlantes et écumantes. C'est le petit Pierre en fuite, poursuivi par des loups. C'est la croix et le croissant qui se pendent à votre cou, quémandant le salut. C'est le sel de la vie et de la mort en perte de saveur. C'est l'humanité bafouée qui vous implore à genoux, à deux mains et à fendre le cœur. Comment résister à une telle détresse, à de telles suppliques ? Vous vous découvrez soudain une âme de saint Christophe, un instinct de saint-bernard, une fougue de Robin des bois, une aspiration-inspiration à la Ghandi et un rêve aussi grand que celui de Martin Luther King. Et comme de génie vous ne connaissez que celui d'Aladin, vous l'invoquez et il s'empresse, en bon djinn logé dans une lampe, de vous vendre la mèche et de vous souffler l'idée lumineuse de lancer, au milieu de la foule déchaînée, le doux mot de convivialité. C'est l'eau du ciel sur toutes ces flammes d'enfer haineuses et crépitantes. C'est la vierge et le petit Pierre ramenés à la maison. C'est l'Évangile et le Coran arrachés à l'autodafé. C'est le sel qui reprend goût à votre palais. C'est vous triomphant grâce à votre maestria du maelström. C'est l'humanité qui vous rend grâces, à genoux, à deux mains, à reprendre cœur. Ou si vous préférez : c'est l'humanité, debout, qui vous fait la haie d'honneur. C'est le mariage du ciel et de la terre, de l'eau et du feu, du voisin et de la voisine, du même et de l'autre. C'est le grand moment où tout le monde reçoit le magnifique label d'humain. C'est le moment de l'illusion conviviale qui dure ce que dure l'illusion, l'espace d'un discours.
Autrefois, on vous invitait à un repas et il était familial (ronronnant-somnolant ou à couteaux tirés), amical (et, selon l'épiderme de chacun, chaleureux ou plutôt froid), d'adieu (et on faisait contre mauvaise fortune bon cœur) ou de fin d'année (et plus enivrant que le meilleur vin était le début des vacances). Mais de quelque espèce qu'il fût, on vous laissait le droit d'en penser ce que bon vous semblait : le meilleur, le pire ou même le néant.
Autrefois, on allait à des réunions d'entreprise en traînant ostensiblement les pieds ou en les martelant. C'était de la palabre sans conséquence ou une vraie bataille avec rancune durable. Et c'était honnête et l'on ne se payait pas de mots.
Autrefois, personne ne prenait la peine d'écouter un discours et les petites vierges s'occupaient à faire des points de croix sur leur canevas et les petits Pierre leurs gammes dans le salon de maman. Les cœurs ne battaient ni trop fort ni trop vite. Autrefois, on avait la paix.

Nicole HATEM

Vous craignez pour votre dîner ? N'ajoutez pas un plat, un chandelier, un arrangement floral, mais sur le carton d'invitation le mot magique de « convivial ». Il est l'assurance que vous aurez des sourires, de la chaleur dans les mains, du miel sur les lèvres et que tout sera « prodigieux, merveilleux, savoureux, délicieux ». Vous avez des appréhensions pour cette rencontre avec les représentants syndicaux de votre entreprise ? Qualifiez-la de « conviviale » et vous pouvez escompter avoir autour de vous des amis, des alliés, des psy sans divan, des mains sur le cœur. Vous pressentez la guerre ? Prononcez le mot de « convivial » et vous l'avez comme bannie, comme exorcisée, comme éradiquée.Pareil miracle se produira-t-il effectivement ou est-ce seulement ce que vous pourrez dire après votre dîner, dans votre...
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