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Moyen Orient et Monde - Droits de l’homme

« Je ne me sens pas en sécurité en tant que journaliste en Turquie »

La répression des médias par les autorités turques va en s'amplifiant : de nombreuses personnes sont derrière les barreaux pour « terrorisme ».

Manifestation pour la liberté de la presse le 1er avril 2016 à Istanbul. Ozan Koze/AFP

La nuit du lundi 20 au mardi 21 juin, Erol Onderoglu l'a passée en prison, aux côtés de deux intellectuels turcs. Ce journaliste, représentant en Turquie de l'ONG Reporters sans frontières, a été arrêté à la suite de la publication d'articles traitant de la cause kurde et de dissensions au sein des forces de sécurité turques. Cet homme est un défenseur très actif de la liberté de la presse à l'ombre du régime islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan. Les motifs d'inculpation ? « Propagande terroriste. »

Depuis plusieurs mois, le gouvernement intensifie sa répression contre les groupes révolutionnaires kurdes, tant par son action militaire que par son action politique. Ces arrestations, si elles choquent, ne sont pourtant pas les premières du genre. Le 14 décembre dernier, c'est le rédacteur en chef du journal d'opposition Zaman, Ekrem Dumanli, qui était arrêté avec plus de vingt personnes à travers le pays. Ce journal avait suivi en détail une affaire de corruption qui touchait de près le clan Erdogan. Ces journalistes étaient alors accusés de « former un gang pour tenter d'attenter à la souveraineté de l'État », comme l'a rapporté l'agence de presse Anatolie.

L'autre volet de cette répression est dirigé contre les dessinateurs de presse et les journalistes satiriques. Fin mars 2015, ce sont deux caricaturistes turcs qui sont arrêtés, inculpés puis condamnés à onze mois de prison ferme pour « insulte envers le président de la République ». En 2014, un jeune lycéen avait lui-même été poursuivi pour « insulte au chef de l'État » : il avait parlé lors d'une manifestation publique d'« Erdogan le voleur ».

En Turquie, pour accéder à la carte de presse et être considéré comme journaliste, il faut avoir passé cinq ans dans une entreprise de presse. De nombreux pigistes, pour des médias nationaux ou internationaux, n'ont pas cette carte. Leur travail est donc compliqué sur le terrain par cette absence de preuve officielle qu'ils exercent le métier de journaliste. Hayat* fait partie de ceux-là. Cette journaliste turque a pourtant travaillé pour de nombreux titres de presse. « Lorsque je couvrais les manifestations sur la place Gezi, j'ai été arrêtée et emmenée dans un fourgon de police jusqu'au commissariat. Les policiers n'avaient aucune preuve de ma qualité de journaliste », affirme-t-elle, interrogée par L'Orient-Le Jour.

 

(Pour mémoire : La série noire contre la liberté de la presse continue en Turquie)

 

La question kurde
Selon Hayat, le mouvement kurde, et même l'existence de ce peuple, a été un sujet très difficile à traiter durant de longues années. En termes de journalisme, les Kurdes ont été la cible de violents discours de haine, notamment dans les médias à grande audience. Selon elle, « ce sont les journalistes qui travaillent correctement et honnêtement sur le sujet qui ont été accusés de terrorisme », et c'est pourquoi des actions en justice sont menées contre eux. Dans ces circonstances, les Kurdes ont développé leurs propres médias, avec leur propre ligne éditoriale et quelques journalistes non kurdes ont rejoint ces rédactions. Cependant, « ces médias s'adressent à un lectorat déjà acquis à la cause kurde », souligne-t-elle.

En mars 2016, le gouvernement turc a fermé le journal Ozgur Gundem, l'accusant de participer à la propagande terroriste. Des journalistes qui soutenaient ce journal ont également été arrêtés. Pour Hayat, « le gouvernement turc a une définition très étroite de la paix, mais une définition très large de la terreur ». Si l'arrestation d'un journaliste doit être effectuée par les autorités, « elles peuvent se montrer extrêmement créatives ». La jeune femme l'avoue : « Je ne me sens pas en sécurité en tant que journaliste en Turquie. » L'arrestation d'Erol Onderoglu a confirmé ses peurs et pour elle, « c'est une honte et une attaque de plus contre la liberté d'informer en Turquie ».

Cependant, la journaliste reste plutôt optimiste sur la libération de l'activiste. « C'est le représentant de Reporters sans frontières ici, nul doute qu'il bénéficiera d'un soutien actif de son organisation en faveur de sa libération. Beaucoup de journalistes ici sont incarcérés et n'ont pas cette chance. » Pour elle, la Turquie serait devenue ces derniers mois une zone de tolérance zéro, où beaucoup d'affaires de ce genre sont encore à venir.

 

(Pour mémoire : Deux journalistes turcs condamnés pour avoir publié un dessin signé « Charlie Hebdo »)

 

Vivre avec la peur
Si le travail est difficile pour les journalistes locaux, il l'est tout autant pour la presse étrangère. Adam*, un photojournaliste néerlandais, opérant souvent en Turquie, affirme avoir rencontré beaucoup de difficultés pour travailler, les autorités ayant toujours un œil sur lui. Lorsqu'il prenait des photos, les arrestations pour vérification d'identité étaient quasi quotidiennes et prenaient à chaque fois une heure au moins. Un de ses collègues a même été contrôlé quatre fois dans une même journée par la police locale. À l'est du pays notamment, « il y a deux autorités, celle de l'État et celle des pouvoirs municipaux. Si les derniers font tout ce qui est en leur pouvoir pour te venir en aide, les premiers essaient en permanence de garder un œil sur toi », souligne-t-il. Pour couvrir l'actualité du pays, il faut effectuer une demande d'accréditation auprès des autorités ; il suffit alors seulement d'être en possession d'une lettre de mission d'une agence ou d'une carte de presse. Mais selon lui, « les autorités jugent un peu à la tête du client et accordent souvent moins de temps que demandé ».
« Il y a des zones extrêmement difficiles d'accès », souligne également ce reporter, « notamment les zones qui subissent un couvre-feu. Personne ne peut y aller, ni civils ni journalistes ».

Sur le terrain, des actes d'intimidation ont également été vécus par plusieurs journalistes étrangers. Au printemps dernier, dans l'est, des confrères du photojournaliste néerlandais ont été retenus une nuit par la police, un pistolet sur la tempe, tandis qu'un autre s'était retrouvé sous les balles d'un sniper. Mais les journalistes étrangers vivent également les expulsions et le non-renouvellement de leur droit d'exercer leur métier en Turquie. En mars dernier, le correspondant allemand du magazine Der Spiegel s'était vu contraint de quitter le territoire et refuser son accréditation pour y travailler. Pour Adam, il arrive que les journalistes étrangers s'autocensurent pour éviter d'être expulsés. « Tu vis avec la constante peur de te faire expulser et interdit de territoire – durant 5 ans généralement – alors tu fais gaffe et tu limites tes actions qui pourraient être mal interprétées », déplore-t-il. À ses yeux, la situation actuelle est encore pire qu'en mars, et continue de s'aggraver, à cause du climat général d'intimidation envers la presse qui règne dans le pays.

* Pour des raisons de sécurité, les prénoms ont été changés

 

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