On connaît le précepte populaire, mais qui fut aussi une grande leçon de la philosophie d'Épicure: pour vivre heureux, vivons cachés. Alors, quand on est obligé de sortir hors de la clôture de son Jardin (pour les disciples du sage de l'Antiquité) ou hors des murs de son petit pavillon de banlieue ou de son casier d'immeuble (pour les modernes locataires de la planète), on se fait tout petit, on décline les offres mirobolantes mais trop voyantes, on rase les murs pour que tout l'éclat du soleil enveloppe les seuls roitelets qui occupent la chaussée, on porte aussi un grand chapeau et on l'incline sur ses yeux pour l'effet «ni vu ni connu». On devient ombre et pourtant même cette ombre semble faire ombrage à ceux qui ne disent pas seulement «Voici ma place au soleil», mais «Pour moi, toute la place».
C'est pourquoi ces monarques orphelins d'empire, ces idoles en manque de club de fanatiques, ces étoiles qui se plaignent du fourmillement céleste, ces blogueurs malheureux de n'avoir pas fait exploser les réseaux par leurs milliards de «like», ces petits employés qu'obsède la marche du dessus sur leur «échelle du paradis» vont se saisir de cette chose si désuète qu'elle en devient attendrissante, une gomme dans le plumier d'un écolier. Sans se demander si l'ombre a été dessinée au crayon mine, au fusain ou peinte au lavis, ils vont s'acharner à la faire disparaître, comme dans les accidents de coup de grisou (pour la mine) ou de fusées qui se perdent dans l'atmosphère (pour le fusain) ou de lavage à l'eau de Javel (pour le lavis). Ils vont lui trouver mille défauts: par exemple, d'avoir encore un sourire qui échappe à l'ombre du chapeau et un sourire que d'aucuns jugeraient indéfinissable mais qu'ils savent, eux, définir et avec la malice duquel il s'agit d'en finir ou de déborder sur le trottoir comme si les murs ne suffisaient pas, et même de s'étendre trop sur les murs destinés à leurs portraits en buste et en pied, les slogans à leur gloire, les affiches annonçant leurs apparitions et non pour les raseurs de l'ombre (qu'ils aillent donc raser leur pelouse, s'ils en ont!).
La gomme fait son travail de gomme, de va-et-vient sur l'ombre, lui efface une courbure, une hachure, atténue cette ligne du pied, cette inclinaison de la tête. Mais il y a quelque chose qui résiste, qui est comme un second mur sur lequel viennent se jeter toutes les forces de la petite gomme de l'écolier, courageuse à n'en pas douter, mais habituée aux lettres mal moulées qu'il faut seulement faire rentrer entre les lignes de la feuille du cahier et qui ne sait rien des lignes de défense, des châteaux forts et des citadelles inexpugnables.
Et c'est la gomme qui peu à peu se rapetisse, perd sa belle forme de rectangle aux angles fiers et pointus, qui devient elle-même petit pâté tout sale ou insecte pris au piège de je ne sais quel mirage, la gomme qui aurait bien voulu vivre cachée dans le plumier de l'écolier, la gomme qui, bientôt, va complètement fondre comme d'autres gommes sucrées sur la langue de l'écolier, la gomme qui n'en peut plus d'échouer à entamer cette part «top secret», plus résistante qu'un grain d'atome: l'âme de l'ombre.
Mais, peut-être, pour arrêter la guerre d'usure et l'usure de la gomme, reste-t-il la solution Chagall, le grand envol par-dessus les toits, les murs, les villes. S'échapper de l'empire de la vanité par la montée vers l'empyrée.
Nicole HATEM


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