Marc Jacobs, collection croisière 2017.
Marc Jacobs, ses tatouages, son torse comme un livre d'images, des étoiles colorées plein les épaules, Bob l'Éponge sur le biceps droit, «Oui », ici, «Lui», par là, et «Shameless» sur le pectoral. «Shameless»: sans honte ni tabou. Voilà le créateur le plus libre de l'histoire de la mode: «Vous pouvez me demander ce que vous voulez, dit-il, je suis un livre ouvert.» Qui plus est illustré. Et sa collection croisière 2017 est dans la même note, en plus d'être un récapitulé de sa folle histoire.
Non content de remporter les honneurs des CFDA Awards pour la mode féminine le 3 juin, Marc Jacobs présentait cinq jours plus tard à New York un défilé croisière 2017 d'une puissance visuelle inégalée. En une quinzaine de minutes, le passage hésitant des mannequins montés sur des plateformes surdimensionnées vous propulsait dans l'underground des années 80, décennie excessive qui célébrait en paillettes glitter, fluo, black lights, épaules démesurées, coiffures extravagantes et maquillage électrique le retour de la prospérité économique après les années austères du deuxième choc pétrolier. Bientôt, avec le sida, débarqueront les stylistes postnucléaires belges et japonais, apportant un grunge sinistre, sombre, déstructuré et sans finitions. Une mode à laquelle Marc Jacobs, créateur débutant, répondra par une première collection, en réalité son défilé de diplôme à la Parsons School of Design de New York, où se déclinent, entre autres, des pulls énormes tricotés main et décorés de Smiley rose fluo. D'emblée, Marc Jacobs s'inscrit dans une lignée pop et joyeuse dont il ne s'écartera plus jamais, lui qui affirme «explorer la beauté dans l'inattendu et introduire le luxe dans le quotidien». Sa réponse à la morosité est faite d'audace, de franchise et de gaieté, avec une mode «un peu funk, un peu trash, un peu chic», trois mots pour un style composite dont la positive insolence lui vaut le respect de la profession et la confiance de l'irremplaçable Yves Carcelle, alors PDG de Louis Vuitton. Au début des années 2000, Marc Jacobs transforme l'enseigne un peu vieillissante du malletier français en une maison de luxe à la pointe de l'art et de la mode, notamment en collaborant avec de grands artistes contemporains tels que Takashi Murakami, Richard Prince, ou avant eux Stephen Sprouse qui réinterprétera le logo en graffiti.
Après son départ de Louis Vuitton, Marc Jacobs, recentré sur son propre label, réunit en 2015 toutes les collections de sa maison sous sa griffe éponyme, vaste terrain de jeu où il se laisse guider par son infaillible intuition pour créer la surprise. «Ce qui est génial, avec la mode, c'est l'élément de surprise. Les gens ne savent pas ce qu'ils veulent. Ils ne le savent que quand ils le voient», affirme-t-il. Et ce qu'ils veulent, il est toujours le premier à le savoir, lui qui est dans la vie, lui qui sait que la mode n'a pas de sens si elle ne comprend pas la vie.
Paillettes, pelages et démesure
Partant de là, on ne peut que comprendre l'émotion contenue de ce nouveau défilé croisière tout en excès. C'est une fois de plus un Marc Jacobs fidèle à ses débuts, se prenant de moins en moins au sérieux, traitant la mode pour ce qu'elle est selon lui: un caprice, qui déploie des effets visuels extravagants et autant de codes de séduction sous-culturels. Les années 80 sont de retour dans ce qu'elles ont de pire, mais ce pire a bien séduit toute une génération; il avait donc sa raison d'être, raison dont le créateur anticipe le retour. Voici donc des jupons de danseuse doublés de tulle à porter sur des pulls surdimensionnés frappés du logo MTV en lettres pailletées. Voici des vestes militaires empruntées aux surplus et sublimées par ces badges et ces pin's que collectionnaient les adolescents des 80's, voici des rubans et des nœuds, des corsets victoriens et des peaux de bête mais pour rire, souvenir de cette réplique qu'on adorait, en plein activisme en faveur des animaux à fourrure: «– Elle est en quoi ta veste? – En acrylique. – Pauvre bébé acrylique!» Zèbre et léopard cohabitent donc avec de grands imprimés à damier noir et blanc, avec des jupes dorées et des bombers en tissu métallisé de couleurs vives, des zips, des clous et des bottes en python (pauvre maman python!). Les épaules sont gonflées, mais ne dépassent pas leur envergure. L'œil est charbonneux, étiré, souvenir de Grace Jones revue par Jean-Paul Goude. Le cheveu est crêpé, frisé, ou carrément rasé. Voilà une croisière qui fait un sacré pied de nez aux crises qui nous guettent. Le tournant du siècle est douloureux, mais il n'y a qu'à forcer sur la paillette.
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