Il y a plus d'un mois déjà, en vue des élections municipales à Beyrouth, les habitants de la ville ont été invités à un jeu totalement inédit au Liban : des rencontres citoyennes pendant lesquelles les habitants des quartiers de la ville étaient appelés à exprimer leurs préoccupations, décrire leurs problèmes quotidiens et même proposer des solutions. Tout cela, en présence de candidats issus de la société civile, aux noms souvent inconnus dans le sérail des conseils municipaux, non apparentés aux familles féodales qui s'arrogent l'apanage de la politique libanaise depuis 1943 et, surtout, non disposés à arroser les votants de leurs largesses le temps des élections. Des candidats qui brandissaient pour toute bannière celle de leur ville : Beyrouth Madinati. À leur grande stupéfaction, les Libanais ont découvert qu'une campagne électorale s'articulait autour d'un programme, de mesures de mise en œuvre, de principes tels que la transparence, l'intégrité et l'efficacité, de concepts tels que l'intérêt public, le sens civique, les droits et les obligations des citoyens et surtout les devoirs des élus. Ce jeu teinté de sincérité, marqué par l'absence d'intérêts personnels et de corruption, a fini par capter l'attention d'un nombre croissant de Libanais, même au-delà des frontières du pays. Ce jeu, dans d'autres contrées, a pour nom la démocratie. Pour la première fois, des Libanais ont eu la possibilité de toucher du doigt l'exercice de la démocratie ; de réaliser que la démocratie est une chance donnée à chacun de nous, électeur ou candidat, de contribuer au changement ; de comprendre que le pouvoir de la démocratie est particulièrement fort au niveau du noyau le plus petit du découpage territorial, à savoir la municipalité.
Aujourd'hui, un mois après les élections, lorsqu'on évoque le mouvement Beyrouth Madinati, la tendance est de regarder le verre à moitié plein : « Seuls 40 % des 20 % des votants ont soutenu ce mouvement. » De fait, numériquement, cela ne fait pas beaucoup. Mais si l'on déduit de ces chiffres les émigrés qui n'ont pas la possibilité de voter ainsi que les morts auxquels les listes électorales offrent la vie éternelle, la proportion de Beyrouthins ayant plébiscité ce mouvement citoyen est certainement bien plus élevée que ce que les pourcentages indiquent. En outre, il est certain qu'au soir du 7 mai 2016, de nombreux Beyrouthins qui se sont abstenus de voter ont ressenti un pincement au cœur, en se disant qu'ils ont peut-être raté l'occasion de faire la différence, de contribuer à la victoire de ce mouvement issu du ras-le-bol des problèmes d'ordures, d'électricité, d'eau, ce mouvement auquel chacun de nous ne peut que s'identifier. Un mouvement qui aura eu le mérite de faire découvrir aux Beyrouthins qui ont pris la peine de se déplacer le sens du terme citoyen, qui a le pouvoir de changer les choses.
Dans un paysage politique peu habitué aux véritable enjeux des élections démocratiques, un pays où les électeurs obéissent au réflexe féodal, aux promesses clientélistes, aux dollars sonnants et trébuchants ou, alors, dans le meilleur des cas, au défaitisme (« Cela ne sert à rien de voter, les dés sont joués d'avance »), le simple fait qu'une liste de candidats issus du peuple remporte 40 % des voix contre des listes de partis, de nantis, de puissants rodés au jeu de la politique libanaise depuis des décennies est un véritable exploit. Dans les pays démocratiques, aucun parti politique ne remporte la victoire dès sa première entrée en lice. Aucune liste électorale émergente ne rêve même de remporter 40 % des voix exprimées.
Beyrouth Madinati, c'était un pari fou. David contre Goliath. À Beyrouth, Goliath n'a pas écrasé David. Bien au contraire, David a fait trembler Goliath. Les 40 % remportés par Beyrouth Madinati constituent un véritable exploit qu'il ne faut pas minimiser ni transformer en échec, car cela ferait le jeu de Goliath. Aujourd'hui, ce qui compte est que cet éveil de citoyens persiste et prenne de l'ampleur. En politique, l'avenir se construit sur le long terme. 6 ans, ce n'est pas si loin que ça. Et d'ici là, il y aura bien des élections législatives. Alors à nous, citoyens Libanais, de faire en sorte que Beyrouth Madinati se renforce et fasse des émules dans toutes les circonscriptions. À nous de ne pas laisser Goliath nous faire oublier que David l'a fait trembler, le 7 mai 2016.
Jihane SFEIR
Genève


Excellent ! Et encore Bravo à Nadine Labaki et à Bâïyroût Mâdînâtî ! Juste une précision, "les morts" sont en fait rayés des listes électorales.
08 h 14, le 19 juin 2016