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Liban

Bienvenue chez Zaki Nassif !

Patrimoine

À Machghara, dans la Békaa-Ouest, la vieille maison de Zaki Nassif s'offre une nouvelle vie et devient à la fois un musée et une école de musique.

May MAKAREM | OLJ
11/06/2016

La Békaa-Ouest s'offre un musée et une école de musique : la vieille maison de Zaki Nassif, à Machghara. En décembre 2012, les héritiers du grand compositeur en avaient fait don à l'Association pour la protection des sites et anciennes demeures au Liban (Apsad) pour la réhabiliter et l'ouvrir au public. C'est désormais chose faite.
L'école de musique sera gérée par la cantatrice Ghada Ghanem et Ghassan Sleilaty, professeur au Conservatoire national. Quarante-deux enfants et adolescents de Machghara, de Saghbine et des villages avoisinants ont déjà demandé une audition. Qui dit que de belles surprises ne vont pas surgir de ce groupe et que l'école de musique Zaki Nassif ne sera pas une pépinière de jeunes talents !

Posée à proximité d'une fontaine ancienne, la maison en pierre de deux étages, incluant le rez-de-chaussée, se démarque dans le paysage avec ses fenêtres couleur bleu intense. Elle est constituée de deux bâtisses qui partagent un toit plat en commun. Collées côte à côte, elles ont été construites par les deux frères Nassif, l'une vers 1850-1860 et l'autre à la fin du XIXe siècle. L'héritage a été groupé, donnant ainsi une maison aux aspects particuliers. La façade principale présente une composition de quatre arcades vitrées qui s'ouvrent sur un balcon donnant vue sur la vallée. C'est dans cette maison implantée dans le village chrétien de Machghara qu'est né le grand compositeur Zaki Nassif (1916-2004). Il y a vécu jusqu'à l'âge de six ans avant de prendre le chemin de Beyrouth. Mais l'auteur de la très célèbre Rajeh, Rajeh yitaammar, chanson exceptionnelle devenue presque un hymne libanais, retournait passer ses vacances d'été au village, renouant avec les grands espaces, les couleurs, les sons et le charme envoûtant de la Békaa.

Pour ne pas perdre l'âme du lieu
La maison, utilisée comme école durant la guerre du Liban, malmenée au fil du temps, avait besoin de rénovation et d'investissement. Aussi, avant d'être transférée à l'Apsad en 2012, les héritiers se sont lancés dans un projet de restauration, confiant les travaux à un entrepreneur local non spécialisé, qui avait démonté les anciennes portes et coulé le toit-terrasse, jadis en terre battue, avec du béton. « Or notre politique de protection et de mise en valeur du patrimoine architectural est de préserver la bâtisse telle qu'elle était ; d'éviter les matériaux intrus, béton ou ciment, et de conserver l'esprit des lieux. C'est une maison simple, mais riche de traditions et de techniques qui ont tendance à disparaître aujourd'hui », précise Yasmine Makaroun, chargée par l'Apsad de restaurer le musée Zaki Nassif. L'architecte-archéologue, enseignante à l'Université libanaise et directrice du Centre de restauration et de conservation des monuments et des sites historiques au Liban, signale aussi qu'une enveloppe de 250 000 dollars a été débloquée pour entreprendre les travaux.

La maison occupe une superficie de 250 m2, incluant le toit-terrasse de 100 m2. Tout d'abord le rez-de-chaussée. Ouvrant directement sur la rue, il comprend deux pièces qui avaient servi autrefois de zones de rangement pour la « mouné ». Elles sont aujourd'hui aménagées en espace d'accueil et en cafétéria « lieu de rassemblement et d'échange ». Des W-C, adaptés au standing actuel, ont été également installés.
Des escaliers hauts et étroits, avec la main courante en bois d'origine, mènent au hall central de l'étage principal, où trône le piano à queue du poète-compositeur. « Ce hall pourra jouer le rôle de salle de concerts, même en hiver, puisque le bâtiment a été équipé d'un système de chauffage », explique-t-elle. De part et d'autre sont distribuées les pièces suivantes : la chambre de Zaki Nassif, avec son armoire, le chiffonnier, sa vieille radio et son vieux piano, et « dans un des tiroirs nous avons trouvé une collection de disques 33 tours », raconte Mme Makaroun, ajoutant que « le lit, ayant disparu, sera remplacé par une réplique de l'ancien ». La chambre de sa mère occupe la fonction de salle polyvalente, elle servira de salle de cours ou de cimaises. Les peintures du neveu de Nassif, William Habib Bardawil, offertes au musée, y sont actuellement accrochées.

À côté est logée la cuisine. Une cuisine d'un autre âge, avec son poêle-cheminée, son foyer, le tiroir-cendrier, le conduit de fumée, qui chauffait l'espace ambiant et créait une ambiance apaisante. Elle faisait le charme des maisons de montagne. Restée intacte, elle se contente aujourd'hui de faire mémoire. Dotée de fenêtres et éclairée par un puits de lumière qui passe par le toit, elle fait également office de salle de réunion. Et comme le musée fonctionne en prime pour l'héritage de Zaki Nassif, l'ancienne salle à manger est consacrée à l'audiovisuel. Elle déroulera les interviews du compositeur accordées aux télés, ses émissions à la radio et ses performances musicales. « Et pourra également servir de lieu pour les cours individuels », indique Yasmine Makaroun.
De cet étage, des escaliers donnent accès à la terrasse du toit, dotée d'une pergola, d'une chambre technique et d'un W-C. « C'est l'espace d'extension où les élèves pourront travailler en été », dit-elle.

Les travaux de rénovation
Au rez-de-chaussée, la pierre a été décapée, mais, à l'étage, elle a été réenduite de chaux, comme elle l'était du temps de Zaki Nassif. Les matériaux d'origine, comme les baghdadi, les cloisons en lattis de bois ou encore les poutres des plafonds ont été nettoyés et restaurés. « Les poutres métalliques qui soutiennent les structures traditionnelles (avant que le béton ne vienne envahir le marché) portaient des dessins de fleurs bleues », raconte Yasmine Makaroun. Elle relève également qu'une bonne partie du carrelage, fait de carreaux de ciment typiques des années de fin XIXe/début XXe siècle, a pu être sauvée. De même, les portes et les serrures ont été récupérées. Les fenêtres balancées par l'ancien entrepreneur ont été remplacées par des copies d'anciennes réalisées par un menuisier tripolitain spécialisé.

Un point en moins toutefois pour ce musée : aucune rampe d'accès pour handicapés n'est visible sur les lieux. « Faute de fonds, explique l'architecte-restauratrice, mais le projet prévoit dans un coin de la façade un ascenseur manuel, adapté à tout type de fauteuil roulant, pour monter et descendre les étages. » De même, l'Apsad proposera dans un proche avenir un studio indépendant pour loger un artiste ou un professeur de musique de passage.

« C'est l'ingénieur Sarkis el-Khoury qui a réalisé les travaux. On ne pouvait pas mieux espérer », souligne Mme Makaroun. Diplômé du Centre de restauration et de conservation des monuments et des sites historiques, Sarkis el-Khoury a plusieurs restaurations à son actif, dont celle de la citadelle de Tripoli. La maison Zaki Nassif à Machghara a été son dernier chantier avant qu'il ne soit nommé directeur général des Antiquités.
L'autre objectif de l'Apsad est « d'acquérir dans le secteur deux à trois bâtiments pour créer des maisons d'hôte ou des maisons d'artistes qui viendraient travailler. Du coup, on pourra mixer à la musique d'autres types d'art et faire revivre ce quartier abandonné », révèle l'architecte.

Dans un communiqué, l'Apsad a exprimé sa ferme conviction que l'accomplissement de ce projet dans la Békaa-Ouest représente « un modèle de coopération digne de susciter l'émulation des mécènes, des acteurs de la société civile et de grands artistes libanais qui ont gardé, au-delà de leur legs culturel, un héritage bâti qui survivra à leur mémoire. Ce projet pilote représente la pierre angulaire de la dissémination de la culture en général, et de la musique en particulier, dans les différentes régions libanaises ».
La Maison aux fenêtres bleues a été inaugurée lors d'un concert donné par le Conservatoire national, en présence de près de 200 personnes, dont le ministre du Tourisme Michel Pharaon, le directeur général des Antiquités Sarkis el-Khoury (représentant le ministre de la Culture qui était au Qatar) et l'ancien député Abdel Rahim Mrad.


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Tanneries et temples

Yasmine Makaroun signale que Machghara a un patrimoine unique : une douzaine de tanneries datant de l'époque ottomane sont abandonnées et certaines sont en ruines. « On voit encore les vestiges des énormes tonneaux qui servaient au nettoyage et à la teinture des peaux. Les villages voisins, Sohmor et Yohmor, abritent des temples romains. Quelques kilomètres plus loin, se dressent la citadelle de Rachaya et le temple assyrien de Qab Élias, avec ses gravures rupestres creusées dans la montagne. Il y a à développer un circuit de visites pour réveiller un patrimoine rural et un tourisme local », note-t-elle.

 

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