Seuls les généraux étoilés peuvent déclencher des tsunamis ! On peut l'affirmer au vu des résultats des municipales de notre bonne ville de Tripoli. Et Wi'am Wahab peut désormais claironner que cheikh Saad n'est plus représentatif de la communauté sunnite. Est-ce vraiment la chute de la maison Hariri ?
Pour survivre et prospérer, le legs Hariri doit nécessairement occuper toute la place de la scène politique, sinon il s'étiole. Il ne peut se contenter d'un ex aequo avec les mouvances Safadi ou Mikati. Si le courant du Futur est par essence exclusif de toute autre formation sunnite, quelle qu'elle soit, c'est que, depuis sa création, il avait pris de mauvaises habitudes. Il avait mis la barre trop haut dans l'idée de transcender tous les clivages politiques antérieurs. Or voilà que pour subsister sur le terrain des dernières élections municipales, il a dû composer avec ses contradicteurs. Et de ce fait, il s'est condamné à être un courant lambda.
En somme, l'héritier Saad Hariri est toujours présomptif, n'ayant pas assumé le legs avec la fermeté qui s'impose. Il est, dit-on, handicapé par sa camarilla, cette nuée de vautours qui attendent leur heure, celle de la curée, pour s'attribuer dépouilles, butin et trophées. Or la fermeté est la vertu des chefs qui remettent de l'ordre dans les rangs et font taire les dissensions ! Et notre mentalité d'Orientaux réclame des héros dont le passage à la télé évoque l'épopée des combats passés ou à venir. Citons Michel Aoun, Hassan Nasrallah, Samir Geagea, Walid Joumblatt ; ils sentent la poudre et... le soufre. À leur opposé se dressait Rafic Hariri, homme d'affaires, préoccupé de reconstruction. Sur son C.V. nulle mention d'un parcours de combattant, encore moins d'un stage chez les commandos. Souriant et affable, il préférait gérer ses intérêts au plus près et jongler avec les agios bancaires. Fin manœuvrier, il évitait généralement la confrontation avec le suzerain de Damas, sachant le prix qu'il aurait à payer...
Tentons là une comparaison avec le climat politique en Europe : dans les années soixante et soixante dix, l'uniforme provoquait l'urticaire dans la gauche et chez les étudiants, qui n'avaient pas oublié les charges des CRS. Et depuis, dans ces sociétés apaisées, on ne vote plus pour des baroudeurs ; on court plutôt se faire représenter par des gens normaux, croulant sous leur normalité. Les personnages cornéliens seraient sifflés et hués dans la sphère publique. Charles de Gaulle avait été remercié en 1969 et une page avait été tournée. Aujourd'hui le président François Hollande et la chancelière Angela Merkel sont tout sauf des foudres de guerre ; ils sont l'exemple même de dirigeants issus d'une population assistée qui a renoncé aux épopées et aux rêves de grandeur. Des bourgeois qui, leur journée de travail achevée, rentrent chez eux dans la chaleur du foyer, pour se livrer chacun de son côté à son hobby particulier(1). Il ne viendrait donc plus à l'idée des pays occidentaux de faire désormais appel à un Churchill ou à un Franco. Et pour faire quoi, me diriez-vous ?
Revenons au legs de Rafic Hariri dont l'assassinat enclencha un processus irréversible, où la fureur le disputait à la crainte de provoquer le Syrien. Et comme nous vivons toujours les « années de plomb », alors ledit legs n'a, pour se perpétuer, d'autre choix que la voie héroïque ? Mais elle est à haut risque, cette voie royale des boutefeux et des martyrs en puissance, celle que l'héritier n'a pas voulu emprunter. Eh oui, Saad Hariri peut susciter l'envie mais il ne fait pas rêver les favelas de Bab al-Tebbaneh, de Bab al-Ramel ou de Souwayka.(2)
La légitimité haririenne est en déshérence. Bayt al-Wasat ne peut bâtir une assise populaire, en distribuant des rations alimentaires, ou en inscrivant ses affidés sur un payroll mensuel. Les fonds, comme par hasard, peuvent venir à manquer !
Le 14 Mars a vu son élan se ralentir en une décennie de parcours cahotant, alors comment un jeune chef peut-il enrayer le déclin de son parti et rameuter ses troupes démobilisées ? N'ayant pas un passé de casse-cou ni de va-t-en-guerre, il doit se résoudre à prendre des risques(3) et ce n'est pas au bord de la Seine qu'on fait de la résistance.
La composante confessionnelle sunnite, comme toutes les autres composantes d'ailleurs, réclame des héros, des tribuns, et jusqu'à des histrions. Voyez combien le populisme du général Rifi s'est révélé payant. Il a forcé le respect du collège électoral en rejetant les alliances et en refusant les concessions. En cela, il a répondu à une exigence des couches populaires qui réclamaient un geste viril. C'est le verbe haut et tranchant qui fait le leader aux yeux des électeurs frustrés par les incuries et les lâchetés des responsables sortants.
Nos sociétés ont la nostalgie du guide, du chef qui nous soulage du doute, des choix à faire et des responsabilités de l'existence ; alors individus ou foules en délire n'auront plus qu'à suivre. Cette identification archaïque à l'homme fort reflète notre vulnérabilité individuelle et sociale.
Hâtons-nous, cependant, d'ajouter que si l'on a tant besoin de s'identifier à un zaïm, c'est que nos sociétés ne sont pas mûres pour la démocratie.
Youssef MOUAWAD
1- Ce n'est pas le cas du président Erdogan, qui a gravi les marches du pouvoir comme un kabadayi. Les damoiseaux n'ont qu'à se prélasser chez eux, les victoires politiques sont emportées de haute lutte...
2- Quartiers de la vielle ville de Tripoli, viviers du lumpenprolétariat
3- Que la presse doit relayer, pour la bonne règle.


BIL MAZED IL 3ALANI...
19 h 46, le 08 juin 2016