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Liban - La Vie, Mode D’Emploi

- 18 - Le salut par la journée parfaite

D'où a pu surgir un tel salut, se demanderont certains ? D'un phantasme d'obsessionnel, répondront des esprits avertis. D'un film de Nanni Moretti, rétorquera la mieux informée de tous, film où un analyste, avant d'éprouver personnellement toute l'imperfection de la vie avec la mort accidentelle de son fils, tente de guérir une de ses patientes de son impatience à connaître au moins une journée parfaite. La licence littéraire à défaut de la licence thérapeutique nous permet de nous loger dans la tête de cette dame, malheureuse de n'avoir pas une vie aussi bien rangée et astiquée et présentable que les meubles de son salon et de découvrir ce qu'elle imagine être une journée idéale.
Se réveiller avec le premier rayon de soleil car, depuis le pensionnat, on lui a appris que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, mais sans qu'on ait cherché à savoir si c'est vraiment le monde qu'elle désire et à lui expliquer ce qu'elle en ferait s'il lui tombait dans les bras. Ne pas trop chauffer l'eau de son thé, mais la laisser tout juste frissonner et y infuser les grains, les cinq minutes requises. Il est vrai qu'alors l'eau est à peine colorée et son goût insipide, mais qui a le droit de démentir les avis autorisés des marchands de thé anglais ? Faire les trois exercices appris pour éviter le lumbago qui menace lorsque les journées avancent tout de travers comme des fourmis ayant perdu leur radar. Se mettre immédiatement après à la couture des boutons des vêtements des enfants afin que leur vie soit parfaitement boutonnée et habillée. Repasser la jupe de la grande fille en faisant attention à tous les plis, dans l'espoir qu'elle prendra elle-même le pli de se plier sans ronchonner aux ordres de son patron. Que ne ferait pas un pli quand il est respecté ! Il rend respectable toute une vie qui arrive alors à destination comme un pli de la poste. Et combien plus quand les plis sont religieux et pratiquent constamment la règle d'obéissance ! Par contre, il faut savoir effacer le moindre pli, la plus petite ridule de la chemise du mari afin qu'il puisse, tout amidonné, plastronner au milieu de ses collègues de bureau s'il obtient la promotion escomptée. Dommage qu'on ne puisse pas repasser les rides du souci sur son propre front et les ridules laissées par les sourires forcés au coin des yeux et surtout repasser les plats pour une autre vie ! Mais halte là ! Ces pensées n'ont pas droit de passage, elles viennent par habitude et seconde nature de toutes les journées imparfaites et ne semblent pas avoir été averties qu'elles bénéficient aujourd'hui d'une journée de relâche. Il faut donc les combattre sans tarder en préparant les plats du déjeuner et sauver, comme dessert, le pain rassis et le transformer en pain perdu. Aucune peine, de la sorte, ne sera perdue. Et, alors, elle sourit spontanément, car elle se souvient de sa confusion d'enfant quand une surveillante, un peu plus « vieille demoiselle » que les autres, répétait à la classe dissipée : « Avec vous, c'est peine perdue ! » et qu'elle comprenait « c'est pain perdu » et que lui revenait le goût de ces beignets qu'elle voyait sa mère préparer en trempant d'abord le pain dur dans le lait et les œufs puis en le retournant dans la poêle. Première œuvre de récupération à laquelle elle avait assisté et que, depuis lors, elle aurait voulu étendre à tout ce qu'elle avait : les pages d'écriture où les lettres n'étaient pas bien moulées et où ses doigts tachés d'encre laissaient comme de gros pâtés, les vieilles chaussures aux fleurs fanées dont elle était si fière parce qu'il lui semblait qu'elle portait un bouquet à ses pieds, le dessin de toute sa famille qu'on avait accroché sur le panneau de la classe et qui n'avait pas tardé à tomber et à se déchirer... Elle se disait qu'elle avait oublié de raconter cette histoire à son analyste et que peut-être cette révélation de son âme de chiffonnière sauverait toutes les séances perdues avec lui, qu'elle aurait enfin une séance parfaite, sans silence et esprit de l'escalier.
Mais une journée parfaite n'est ni une journée nostalgique ni une journée de projets utopiques. Aussi, sans doute par association d'idées (car la séance s'étend toujours bien au-delà du divan, sur les chaises de la cuisine et même quelquefois sur la vie entière), elle se rappelle la fameuse B.A. qu'il fallait accomplir quotidiennement. C'est pourquoi elle saisit un quignon de sur la table et sort précipitamment de la maison pour gagner le trottoir d'en face où dort, depuis quelques jours, une vieille femme, toute ridée, fanée, échevelée, chiffonnée, déboutonnée qui l'accueille avec de gentils noms d'oiseau. Elle dépose le pain et cueille sa B.A., tremblante d'avoir franchi le pas des convenances. Elle est, à présent, en ordre avec sa famille, le ciel et son passé. Elle voudrait l'être aussi avec son cœur. Mais voilà qu'il commence à être lourd, comme ses jambes, comme l'air de la maison. Le monde va se réveiller, lui tomber dessus, fracasser sa journée parfaite avec ses cris, ses exigences, ses chemises mal boutonnées, ses miettes de pain par terre, les silences pleins de réprobation de son analyste...
Contre la nausée, un personnage de Sartre avait mis au point des « moments parfaits », presque des tableaux vivants inspirés des illustrations de l'histoire de Michelet et mobilisait, pour leur réalisation, son amant en tant qu'acteur et admirateur. Pour sa joie parfaite, saint François avait imaginé le pire qu'il devait subir sans en être ébranlé : la pluie, le froid, la faim, le refus d'hospitalité des frères, leurs insultes, leurs coups. À chacun sa perfection et à chacun sa peine... qu'il espère n'être pas parfaitement perdue.

D'où a pu surgir un tel salut, se demanderont certains ? D'un phantasme d'obsessionnel, répondront des esprits avertis. D'un film de Nanni Moretti, rétorquera la mieux informée de tous, film où un analyste, avant d'éprouver personnellement toute l'imperfection de la vie avec la mort accidentelle de son fils, tente de guérir une de ses patientes de son impatience à connaître au moins une journée parfaite. La licence littéraire à défaut de la licence thérapeutique nous permet de nous loger dans la tête de cette dame, malheureuse de n'avoir pas une vie aussi bien rangée et astiquée et présentable que les meubles de son salon et de découvrir ce qu'elle imagine être une journée idéale.Se réveiller avec le premier rayon de soleil car, depuis le pensionnat, on lui a appris que le monde appartient à ceux qui se lèvent...
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