Non, n'allez pas chercher du côté d'Assise ou de Calcutta ! Que votre attente de lecteur n'aille pas si loin ! Regardez-vous en train de lire ce texte même. Qu'avez-vous besoin d'un compte en banque bien nourri, pour vous délecter de votre journal qui ne vous aura presque rien coûté! Et cela est vrai, non seulement pour la lecture, mais pour de nombreux autres bonheurs.
Pour l'amour, qu'on dit être le plus grand de tous, et qui nous a valu la fameuse réplique d'Arletty au comte de Montray dans Les Enfants du paradis: «Vous êtes riche et vous voudriez être aimé comme un pauvre! Et les pauvres, on ne peut quand même pas tout leur prendre aux pauvres!» (mais la gentille Arletty, elle-même, a besoin encore d'être enseignée et d'apprendre par la bouche de Socrate que tout amour véritable, fut-il du plus riche, est celui d'un pauvre). Qui a jamais été aimé pour son argent ? Il achète la crainte, la dépendance, la vedette de chanson, le scandale qui vous fait connaître de toute la planète, mais pas un gramme d'amour et plus sûrement des tonnes de haine pour avoir voulu mêler l'amour à ce papier tout sale.
Pour le jouet ultrasophistiqué (et peut-être même pédagogique) acheté à votre enfant qui ne tarde pas à se retrouver au fond d'un placard encore intact dans sa boîte et à se faire remplacer par je ne sais quelle sarbacane fabriquée à la diable avec tous les fonds de corbeille de la maison.
Pour les recherches dans les grands laboratoires avec des budgets himalayens qui n'accouchent que d'une souris d'invention (avec toujours la possibilité d'un retrait du produit du marché pour « effets mal appréciés », pour ne pas dire tout bonnement ravageurs) alors que des presque adolescents, par pure passion, mettent au point de nouveaux programmes informatiques qui révolutionnent le mode d'existence de
l'humanité.
Pour les projets de création nécessitant qu'on réclame des avances en passant ses journées à faire antichambre chez tel directeur d'agence, tel ministre, telle secrétaire (qui pourrait toucher un mot au directeur de l'agence ou au ministre), à remplir formulaire sur formulaire qui remontent dans leur inquisition jusqu'au nom de la garderie de votre mère, qui anticipent, comme garantie (« on ne fait pas la charité », vous a-t-on cent fois répété), sur les gains que vous escomptez dans l'immédiat, dans dix ans et dans vingt ans (et pourquoi pas dans l'éternité pendant qu'on y est!). Et bien sûr, in fine, il n'y a pas de création et, dans le meilleur des cas, un énième remake de La Planète des singes. En revanche, assis tranquillement dans votre fauteuil, avec simplement devant vous un cahier et un crayon ou votre écran et vos dix doigts, vous pouvez donner tout le temps à l'inspiration de passer vous visiter quand cela lui plaît et non aux heures de travail consignées dans le formulaire n° 310 B qui lui répugne, comme tout numéro rappelant un matricule de prisonnier purgeant sa peine.
Pour la conversation amicale qui est venue comme une rencontre heureuse et qui n'a cure des agendas, de leurs horaires et de toutes les réunions familiales, de travail, politiques, de courtoisie, de prises de becs, longtemps programmées, préparées, appréhendées ou espérées (pour leurs éclats, leurs révélations, leur ronron, c'est selon). Pour la conversation amicale où l'on ne sait pas se quitter, où l'on s'assied sur le rebord d'un trottoir sans plus faire attention au beau tailleur que l'on avait porté pour ce déjeuner dans un restaurant à cent dollars par tête (on nous dénombre comme un troupeau de veaux pour le gavage ou l'abattage) avec fauteuils veloutés, coussins moelleux et garçons à vos petits soins, et qu'on a loupé sans même s'en rendre compte... parce que les comptes, ce n'est pas pour les moments de pur bonheur.
Non, on ne connaît pas la gêne: on converse sur le trottoir avec un ami, on écrit ou dessine ou s'amuse sur son écran, on fouille les corbeilles de la maison, soudain une main se glisse dans la vôtre... Ce presque rien qui vous donne le sentiment d'un tout.

