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Liban - La Vie, Mode D’Emploi

16 - Le salut par la vitesse

Parce qu'on croit échapper au malheur, le doubler, parce qu'on croit l'emporter sur le sort, parce qu'on croit vivre plus intensément, comme des modernes. C'est donc maintenant et tout de suite et dans l'instant qu'il faut agir. L'automobile vrombit, le cœur palpite, les mains s'agitent, l'électricité est dans l'air. On s'élance et la flèche avec. On veut gagner la course contre l'impitoyable montre, viser le temps au cœur, même si c'est en le coiffant au poteau. Marinetti n'a-t-il pas lancé, dans son Manifeste du futurisme, ses merveilleuses prophéties, si impatientes de se réaliser qu'elles se formulent comme des constats: «le temps et l'espace sont morts hier», «la splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle: la beauté de la vitesse», «une automobile rugissante, qui a l'air de courir sur de la mitraille, est plus belle que La Victoire de Samothrace»?
Bien sûr, on a ânonné, comme tous les écoliers, la fable du lièvre et de la tortue et on a entendu, adulte, l'histoire pleine de sens et de ruse orientale du rendez-vous à Samarcande et le dicton populaire, très sage aussi dans son prosaïsme: ne te presse pas, la mort est plus rapide que toi. Mais on se promet de ne pas faire le coup de l'âne de Buridan en se laissant mourir entre le lièvre qui court telle une eau dans le gosier et la tortue qui mâche ses kilomètres comme si c'était du foin et qu'elle était chameau: un tigre rugit dans notre moteur. Et on se jure, si on la croise, de donner rendez-vous à la mort à Samarcande et de filer à tombeau fermé vers la ville éternelle: on a des ailes. Car rien ne vaut le jet, surtout quand c'est le premier, et la ligne tracée d'un trait ; la beauté surgit aussi de bousculer les manières de penser qui lambinent dans les vieux grimoires de la mémoire et de passer par-dessus les chicanes des dictionnaires. Le monde est à la griserie et se consomme en quatrième vitesse: la géographie le proclame et, avec elle, l'astronomie et la technique. Les choses ne passent-elles pas comme un bolide et les informations en un clic? Nos rencontres comme l'ouragan ou en coup de vent? Et nos éblouissements comme filent les étoiles, la queue d'une comète et l'apparition d'un météore? L'éclair ne nous dure qu'en poésie. Tout est clin d'œil sans qu'importe de saisir pour qui et pourquoi. On ne mijote plus ses journées, ses livres et ses plats. Aussi vite bouillis ou réchauffés, aussi vite avalés. On change de vie comme on change de chemise, en trois secondes, car la demie est déjà de trop. Et la vie elle-même n'est plus qu'une succession de sprints. On appelle cela la vraie vie, on pourrait aussi bien l'appeler train d'enfer. Les jambes se fatiguent, le cœur flanche de temps en temps (coup de pompe, dit-on, comme pour une roue de bicyclette dégonflée), les enfants poussent vite, jeunes talents en herbe pris pour de la mauvaise herbe qu'on se dépêche de couper sous leurs pieds. Voilà que le langage est saisi lui aussi de frénésie et les expressions « avec herbe» se dépêchent de défiler plus ou moins bien accordées, dans cet herbier sans fleurs, par peur d'être abandonnées en chemin au rythme où vont les mots et les images. Le geste auguste du semeur n'est même plus un souvenir scolaire: lui-même a été victime de l'accélération des cadences, des poèmes en un vers, en un mot, en un soupir (ouf!). Il ne s'agit plus d'apprendre à vivre, à grandir et à mûrir, mais d'apprendre à aller toujours plus vite, pour espérer ne jamais grandir, ne jamais mûrir, car le temps est l'ennemi.
Hélas, l'homme pressé ignore qu'il a été pris de vitesse par un penseur qui a écrit qu'à peine né on est déjà assez vieux pour mourir, qu'on peut saluer d'un même cri notre arrivée dans la vie et notre départ! Et s'il prend fantaisie à l'impatient d'aller plus vite que son destin et sa monture, et de vouloir, comme Gribouille, culbuter dans quelque rivière, espérons qu'entre le pont et le parapet, ou entre l'étrier et le sol, il ait le temps de demander la merci pour la trouver. Et sa merci sera d'enfin se reposer.

Parce qu'on croit échapper au malheur, le doubler, parce qu'on croit l'emporter sur le sort, parce qu'on croit vivre plus intensément, comme des modernes. C'est donc maintenant et tout de suite et dans l'instant qu'il faut agir. L'automobile vrombit, le cœur palpite, les mains s'agitent, l'électricité est dans l'air. On s'élance et la flèche avec. On veut gagner la course contre l'impitoyable montre, viser le temps au cœur, même si c'est en le coiffant au poteau. Marinetti n'a-t-il pas lancé, dans son Manifeste du futurisme, ses merveilleuses prophéties, si impatientes de se réaliser qu'elles se formulent comme des constats: «le temps et l'espace sont morts hier», «la splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle: la beauté de la vitesse», «une automobile rugissante, qui a l'air de courir sur de la mitraille,...
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