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J'ai pensé à cette expression parce que je l'ai entendue récemment éclater comme deux notes d'un clairon dans la bouche d'un vieil homme qui venait d'apprendre qu'il était atteint d'un troisième cancer, après celui de la gorge et celui qui le ronge depuis son mariage. C'est une version internationale du « Mais où est le problème ? » libanais. Ici, on reconnaît le problème, mais on le réduit à quelque chose de peu d'importance, donc on le dépouille de ce qui fait de lui un problème, pour qu'il devienne, en y mettant du sien et l'effet dialectique aidant, une aubaine, une chance. Je crois me souvenir qu'un livre sur la dépression portait le titre Un merveilleux malheur. C'est, semble-t-il, mieux que la très vieille cruche d'Épictète qu'on ne doit pas saisir par l'anse cassée parce qu'avec le positif l'anse, bien que cassée, reste une anse très présentable et qu'enfin on ne risque plus, en la choisissant, d'être pris pour une cruche !
En outre, comme on est à l'âge de la vitesse, du signe minimal, du calcul utilitariste et de la recherche constante de slogans « porteurs » (et il faut reconnaître que celui de la méthode Coué ne semble pas pouvoir porter bien loin avec son côté couette et son rappel du cloué-coulé-floué), l'alternative est la suivante : positif ou négatif. Et qui accepterait d'être du côté du négatif ? Jusqu'au cancer lui-même qui, dans les tests, est accompagné du signe positif. La première fois que je l'ai vu dans les résultats des analyses d'un proche qu'on m'a très charitablement remis en mains propres, j'ai commencé par me réjouir avant qu'on m'explique, avec la même charité dans l'empressement, cet attrait de tout, même de la maladie, pour le positif. Plus tard, j'ai lu de la philosophie et j'ai eu confirmation de l'importance du débat entre positif et négatif avec la polémique entre un commencement par l'affirmatif, selon Kierkegaard, ou par le négatif, selon Hegel. Sauf que de nos jours, le positif a le pouvoir de renversement et d'engendrement de son contraire, qu'avait le négatif dans la seule pensée de celui-ci. On est en droit de se demander comment.
D'après mes observations, ce tour de passe-passe commence avec le changement d'esprit de l'intéressé qui, des brumes noires dans lesquelles il était plongé, se trouve soudain, grâce au sésame ouvre-toi du positif, baigné dans une lumière aurorale, pleine de promesses ; puis cette atmosphère de tulle et de mousseline rose s'étend à l'univers qui l'entoure et qui, se sentant en confiance, ne craint plus de lui tomber dessus, certain d'être accueilli à bras ouverts et visage épanoui ; cela gagne même les médecins qui se font les auxiliaires très zélés de la doctrine et vont chercher à éprouver autant qu'il leur est possible la foi de leur patient dans le positif. Vous devenez une sorte de paratonnerre ou d'attrape-nigauds qui appelle sur lui toutes les catastrophes et croit pouvoir métamorphoser leur bruit et leur fureur en pétard mouillé. Ainsi quoi qu'il puisse vous arriver, vous demeurez inébranlable puisque vous avez le positif et que le solde, immanquablement, sera positif. Vous souriez et la vie, qui ne vous sourit pas mais vous fait d'affreuses grimaces et croche-pieds et arrache cœur, vous sourit quand même. Il suffit, pour réussir à tous les (mauvais) coups, d'avoir, en même temps que le sourire, les yeux qui positivent, car on a fini par trouver le verbe qui convient au substantif et, à eux deux, ils sont si positifs que je ne serais pas étonnée de leur voir naître bientôt des petits qui souriront de la bouche, des yeux et peut-être même des pieds, à la manière « canard » de Charlie Chaplin. Le positif devient la règle et le compas de votre existence que vous soyez au dixième étage de votre tour à lire tranquillement un haïku zen ou plongé dans le dernier cercle de l'enfer à vous laisser dévorer vivant par cet animal très positif qui s'appelle le cancer.
Depuis que nous sommes entrés dans l'ère du positif, même votre patron a le droit de vous reprocher d'être négatif. Ainsi lui est-il loisible de vous exploiter en toute impunité et positivité et vous devez être positif et vous dire que vous avez une énergie à en revendre et qu'au lieu de la perdre, sans nul profit pour autrui, dans la piscine, à faire des longueurs, vous améliorez les salaires mirifiques de vos supérieurs qui pourront, eux, se détendre de tout le stress du pouvoir dans leur piscine privée.
Le positif est positif. N'allez pas en faire du négatif, par un artifice de prestidigitateur digne de la sophistique ou avec un humour indigne même d'un potache. Il sauve de la déprime, du cancer qui vous dévore l'âme avant le corps, de l'humiliation de vous soumettre à votre patron parce qu'il faut payer la scolarité des enfants... Il vous fait porter le signe du plus au lieu du bonnet d'âne. Il vous laisse espérer des lendemains qui chantent où Billancourt (le Nab'aa d'aujourd'hui et de chez nous) ne désespérera pas, où il ne pleuvra plus sur Santiago (à l'époque du putsch contre Allende que vous pouvez actualiser selon vos opinions politiques), où Hiroshima ne sera plus que le nom d'une fleur gigantesque, où tout resplendira comme au premier jour.
Aux innocents les mains pleines, répète-t-on très justement, mais sans préciser de quoi. Serait-ce de la poudre de perlimpinpin ? Non, la sonorité du mot est trop amusante pour que s'y cache de la vraie malice ! Alors, disons plutôt, pleines de chardons... ces épines qui se donnent des airs de fleurs et qui, telles des braises de charbon mal éteintes, piquent et brûlent au soleil. Les petites filles, qui ont voulu, un après-midi de grandes vacances, en faire un bouquet à leur maman, le savent bien qui sont rentrées de la forêt avec les doigts tout ensanglantés.

