L'orateur, défenseur du regard d'en haut, bien que s'efforçant de ne pas se prendre lui-même pour « un événement mondial », semble néanmoins assez fier de découvrir que ses paroles ont été notées dans les papiers d'un journaliste de ses connaissances. Il ne peut s'empêcher d'y jeter un coup d'œil pour s'assurer que leur transcription a été fidèle. Il veut léguer à la postérité ce mode d'emploi de la vie qu'il pense définitif et qui fut celui des plus grands (bien sûr à la mesure de notre lilliputienne humanité !). Hélas ! notre Cicéron improvisé ignore qu'à peine un homme adopte un style qui évoque, un tant soit peu, ce que le public imagine être un discours philosophique pour que s'éveille chez tout auditeur ou lecteur un désir irrépressible de contestation, appelé, quand on a affaire à des adolescents, esprit de contradiction. Aussi son exhortation à pratiquer le regard d'en haut n'a-t-elle pas manqué de susciter immédiatement un détracteur qui s'affirme prêt à se lancer à l'assaut de la sagesse des hautes altitudes et des prises de distance à l'échelle stellaire. Laissons-le s'exprimer en toute liberté afin qu'il ne soit pas dit que, dans nos lignes, nous opprimons l'opposition et militons pour la pensée unique. Nous reprenons donc notre stylo de chroniqueur pour rapporter le deuxième moment de cette mémorable controverse sur la grandeur du zoom oculaire à adopter pour la perception du monde.
« Je connais, affirme le champion du réalisme sociologique (celui des bonnes vieilles lunettes chaussées sur son propre nez pour voir le monde tel qu'il est et à hauteur d'homme), des personnes qui ont pris un tel goût à cette habitation sur Sirius qu'elles regardent, impassibles, leur enfant se jeter à corps et à âme perdus dans l'enfer de la drogue (« Tout le monde en a un peu tâté et cela ne fait qu'un de plus dans la masse des jeunes gens qui se cherchent et espèrent se trouver »), leur maison brûler (« Rome l'a bien été, et la bibliothèque d'Alexandrie et la pinède d'à côté »), leur ville être détruite (« Elle l'a été sept fois, depuis que l'homme écrit l'histoire, alors, une fois de plus... »).
Je vois aussi, de plus en plus, un grand nombre de mes compatriotes qui, sans avoir encore complètement émigré pour s'installer sur la planète de la constellation du Chien (afin d'y mener une existence de chat de salon avec pose de pharaon), s'adonnent à des exercices préparatoires au grand départ. Leur lunette astronomique est l'expression « Mais où est le problème ? ».
Votre patron vous annonce que votre salaire sera coupé en deux (comme si vous étiez une poire !) et vous entendez votre collègue, étonné que votre figure ait viré au rouge tomate ou au jaune citron, déclarer :« Mais où est le problème ? » Vous commandez un chocolat mou et l'on vous apporte une crêpe salée à peine moins dure que du carton et, si vous vous plaignez, le propriétaire du café vous fait dire par le serveur : « Mais où est le problème ? »
Votre voiture a muté en quelque chose qui ressemble à un accordéon, vous avez failli perdre la vie et, encore sous le choc, vous voyez un chauffard s'avancer vers vous pour vous demander avec un calme olympien, digne d'un Goethe : « Mais où est le problème ? »
Jusqu'à l'élève, le jour de son épreuve de philosophie, qui doit dégager le problème que pose tel texte d'anthologie, qui ne l'examine ni au microscope ni au télescope, mais se contente de le resservir dans son sabir et vient ensuite protester parce qu'il a été mal noté, en assénant au professeur l'argument massue : « Mais où est le problème? »
Alors, entre les trois pommes qui se prennent pour le verger du monde et le désert tout plat où l'on ne voit plus aucun problème tant on a pris de la hauteur, il y a peut-être un renard bien sage qu'il faut retrouver pour qu'il nous rappelle que le verger est dans l'oasis vers laquelle nous marchons et notre planète grande par la rose que nous y avons plantée et qui attend d'être arrosée.

