Au cœur de la lutte, les appellations protégées, qui n’ont pas de reconnaissance internationale harmonisée. Charly Triballeau/AFP
Brie, Chablis, Feta, Parmiggiano, les producteurs européens réclament le respect de leurs appellations dans le Traité de libre- échange entre l'Europe et les États-Unis (TTIP), vif point de débat dans la négociation qui a repris lundi à New York.
Les producteurs, opposés à l'idée de voir transformer ces trésors du terroir en noms génériques, sont fermement attachés à l'appellation d'origine. Mais la notion d'AOC (origine contrôlée) ou d'AOP (protégée), déclinée en Indication géographique protégée (IGP) dans l'Union européenne, n'a pas de reconnaissance internationale harmonisée.
« Aux États-Unis, le brie ou la feta sont des noms génériques », souligne Paul Zindy, chargé de mission au Conseil national des appellations d'origine laitière. Et les producteurs entendent en rester là, si l'on en croit le Consortium for Common Food Names, qui dénonce les « attaques » de l'UE contre les noms génériques. Selon Paul Zindy, la Commission européenne affiche désormais une « position assez forte » sur le sujet : elle a adjoint au protocole de négociation du TTIP une liste d'environ 200 produits associés à leurs terroirs.
Son ralliement au concept est cependant récent, d'après Mathias Fekl, secrétaire d'État au Commerce extérieur français. « Si les négociations devaient aboutir à mettre en concurrence deux modèles agricoles et alimentaires différents, le nôtre n'y résisterait pas », prévenait-il devant les commissions des Affaires économiques et étrangères du Sénat, le mois dernier. Car derrière les appellations se joue une vraie bataille commerciale. « La dénomination géographique est d'abord un élément d'authentification des productions. Derrière les produits, qui représentent des emplois et des devises à l'export, c'est aussi un concept d'organisation sociale et environnementale des territoires, par définition indélocalisable », indique Jean-Luc Darrien, directeur de l'INAO, l'institut qui gère les appellations.
« Champagne californien »
En 2014 en France, les vins vendus sous signe de qualité et d'origine représentaient un peu plus de 16 milliards de chiffres d'affaires, selon l'INAO. « Plus de 95 % des vins sont produits en France sous IGP et parmi eux plus de 95 % des vins exportés », reprend M. Darrien. Or les producteurs européens restent échaudés par un accord conclu en 2005, qui autorisait les vignerons américains à utiliser 17 noms « semi-génériques » associés à une localisation, par exemple le « champagne californien ». « L'accord prévoyait à terme un abandon de ces semi-génériques en échange de l'utilisation de mentions traditionnelles comme château »... « Malheureusement, cette deuxième phase n'a jamais été appliquée », explique Pascal Bobillier-Monnot, directeur de la Confédération des producteurs de vin et eau-de-vie d'appellation d'origine contrôlée.
Résultat : « 53 % des volumes de blancs effervescents vendus aux États-Unis sont américains. Dont 75 % sont présentés comme des "champagnes" à moins de 10 dollars. Quand le vrai champagne, vendu autour de 30 dollars, plafonne à 10 % du marché. » Et toute tentative de revenir sur le sujet depuis 2009 a échoué, note M. Bobillier-Monnot. « Les Américains n'ont tout simplement pas respecté le deal. » Selon Paul Zindy, les vignerons de la Napa Valley comprennent cependant l'intérêt d'une dénomination géographique et ont rejoint le réseau mondial des IG, Origin. Mais le lobby des laitiers américains, lui, se mobilise pour contrer la liste des 200 appellations que l'UE veut protéger, revendiquant, en tant que « descendants d'immigrés », le « savoir-faire » de leurs « ancêtres ».
Anne CHAON/AFP

