À ne pas confondre avec le regard du haut... de ses trois pommes, de ses trois millions ou de ses trois titres. Il s'agit du regard d'en haut ou du point de vue de Sirius, de l'alouette en plein ciel ou encore de la caméra en plongée. Un tel regard n'est guère impressionné par le regard du haut... Ce discours que nous entendons tenir à son apologiste le montre à l'envi :
«Trois pommes, avez-vous dit, alors qu'il a suffi d'une seule pour perdre l'humanité ! Trois millions, avez-vous ajouté, alors que l'humanité se compte par milliards ! Trois titres, vous rengorgez-vous, quand les plus grands livres de l'humanité se contentent d'un seul ! Vous ne comprenez toujours pas, car vous êtes un petit garçon qui calculez qu'avec trois autres pommes, vous aurez bientôt, en prime, une pomme d'Adam alors que votre frère, au berceau, devra se contenter encore pour longtemps de compotes de pommes. Vous ne comprenez pas, car vous êtes un homme d'affaires important devant lequel se courbent ces trois représentants éminents de l'humanité que sont le banquier, l'homme politique et la mère ayant des filles à marier. Vous ne comprenez pas enfin car, à peine grand comme trois pommes, on vous a appris que les titres c'était mieux que des millions, puisque les avoir c'est posséder un capital sans banquier, échapper aux mères ayant des filles à marier et espérer donner une pensée à qui prétend avoir la haute main sur les destinées de l'humanité. Le regard d'en haut vous est si peu familier, occupé que vous êtes avec vos millions à placer, vos pommes à compter et vos titres à faire briller, qu'il vous faut, pour en saisir le sens, une image des plus simples, commune.
Revenons donc à l'école primaire et à sa leçon de choses. Vous n'êtes haut encore que de deux pommes, n'avez dans la poche aucun billet de banque, mais quelques billes échappées aux mangas ravageurs et, pour tout titre, celui très disputé de cancre. Vous avez quitté le banc où vous vous morfondiez en rêvant à votre avenir de grand homme qui ferait s'incliner devant vous votre camarade Pierrot qui vient de vous battre à la course, la maîtresse et, pourquoi pas, l'humanité entière. Vous êtes conduit avec toute la classe et en rang bien formé par ordre croissant (afin que l'ordre du monde ne soit pas ébranlé) au jardin. Vous êtes soudain placé, haut comme vous êtes, devant ces minuscules créatures que sont les fourmis. Elles aussi avancent en une colonne bien serrée. Elles sont trop petites pour que vous remarquiez si elles ont été placées, par leur maîtresse, par ordre croissant. Elles semblent toutes très pressées, mais vous remarquez quand même que deux d'entre elles sont encore plus pressées que les autres. Ne font-elles pas la course pour voir qui la première atteindra une infime miette de pain ? Est-elle dépitée celle qui n'a pas réussi à l'emporter ? Rêve-t-elle un jour de voir toute la fourmilière l'ovationner (car s'incliner, cela doit être difficile quand on est déjà à terre et qu'on mord la poussière)? Soudain, un chien surgit ; un élève effrayé a un mouvement de recul ; il vous cogne, vous perdez l'équilibre et vos chaussures écrasent à plusieurs reprises la colonne de fourmis avec son ordre, sa maîtresse, son champion fier de son trophée, son vaincu et son chagrin rentré, la leçon de choses et sa pédagogie vivante quoique peu innovante. On reconstitue le rang sans se soucier de l'ouragan dévastateur qui a frappé un petit coin du jardin (événement qui sera consigné sous le nom de « La tempête du Géant haut de deux pommes » dans les archives de la fourmilière) et on se hâte de revenir en classe pour dégager un enseignement de cette
observation.
Laissons la maîtresse admirer la fourmi disciplinée, laborieuse et serviable qui doit être le modèle de tous les bons élèves. Laissons le très complexe et savant Edgar Morin parler du principe hologrammatique et faire fuir son public. Tirons notre propre morale, celle de l'homme rangé qui regarde la colonne des petits élèves qui regardent la colonne des minuscules fourmis qui regardent l'infime trophée : il ne faut pas regarder votre vie par le petit bout de la lorgnette comme la fourmi allant en quête de sa pitance mais, installé sur la planète Sirius où, même avec une lunette astronomique, vous ne verrez qu'un imperceptible point se mouvant vers on ne sait trop quoi (sans doute, le néant). Alors, en passant ainsi du micro au macro, vous comprendrez que, dans l'histoire de l'univers (exactement 13 milliards sept millions d'années), votre défaite dans la course avec votre camarade Pierrot ou pour obtenir une promotion ou un dîner en tête-à-tête avec la secrétaire du patron ou pour effacer telle ridule au coin de votre bouche n'a pas valeur d'événement cosmique, même pas mondial, et que vous pouvez allez dormir à poings fermés sans plus rêver de revanche ou de vengeance ou de nouvelles avancées technologiques.
Afin de vous aider à prendre de la hauteur et à apaiser vos nuits agitées par de vains désirs, la sagesse antique, que son grand âge n'a pas aigri et qui demeure toujours généreuse en conseils, vous recommande de méditer et de répéter cette pensée de Marc Aurèle, bien (haut) placé, pour juger des choses de la terre : « La mer entière, une goutte d'eau dans le monde ; l'Athos, une motte de terre dans le monde ; le présent tout entier, un point dans l'éternité. Tout est petit, fuyant, évanouissant. »
(À suivre)

