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Les folles saisons de Rabih Kayrouz

La mode

Avec deux thèmes majeurs, l'esquisse pour l'été et le kaléidoscope pour l'hiver, l'inachevé pour la belle saison et le déstructuré pour les mois rigoureux, le couturier Rabih Kayrouz s'amuse avec ses propres codes et déploie une éblouissante maîtrise de son métier.

20/04/2016

Quand Rabih Kayrouz revient à Beyrouth, en 1995, après une formation précoce à l'École de la Chambre syndicale de la couture parisienne et des stages aux ateliers Dior et Chanel, il fait partie d'un mouvement informel de jeunes artistes qui préparent un retour de la ville à un nouvel âge d'or. Il est un des premiers à comprendre l'importance d'inoculer à l'ADN libanais un gène mondialiste qui le rendrait plus résistant. Fidèle à une esthétique minimaliste, toujours nimbée d'un parfum d'Orient méditerranéen, sa touche est reconnaissable entre toutes. Plus d'une vingtaine d'années plus tard, Rabih Kayrouz explore encore et décline avec bonheur soies chatoyantes et blancs craquants, nervures et aspérités tactiles, manteaux burnous et tissus traditionnels, jupes virevoltantes, variations sur le col tunisien, déconstructions savantes, drapés subtils et coupes au cordeau. Désormais installé à Paris dans un showroom magique qui respire encore l'adrénaline backstage de l'ancien Petit Théâtre de Babylone dont il occupe le site, Kayrouz met en scène ses collections dans un écrin de convivialité où se déploie un art de vivre authentiquement libanais. Un apport à la culture française qui lui a valu depuis peu une élévation à la dignité de chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres. C'est le moment de l'année où se côtoient en boutique deux lignes créatives, le printemps-été 2016, dont le thème est la nonchalance et la procrastination propre à la belle saison, et l'hiver 2016, dédié à l'illusion sous le vocable du Kaléidoscope.

 

(Lire aussi : Créateurs engagés : l’hommage de l’ambassade du Liban en France)

 

Un été chaloupé
« Dans son smoking de papier, dessiné à moitié, elle déambule doucement. Entre chien et loup, lumineuse et équivoque, taillée et déshabillée, elle se fond en eau trouble, bercée et cadencée par la mélopée de Millie. » Ainsi est annoncé, en forme d'avertissement amical, le programme de ce défilé : il est dessiné à moitié. Et comme autant de croquis vivants se succéderont des robes plaine couleur, blanches, vertes ou rouges soulignées de traits noirs au niveau des coutures. On y lit la fierté de l'artisan partageant un secret d'atelier, un savoir-faire invisible au profane. Ce parti pris établit d'emblée une connivence entre le couturier et le spectateur. Dès les premiers modèles, on est immergé dans le processus de création. Suivront, de la même veine, ces pièces « taillées et déshabillées » qui répondent au besoin de tenir le vêtement loin de la peau sous les températures estivales. Les tissus sont aériens, les formes généreuses mais jamais avachies. Toujours le fil noir d'un crayon invisible entretient avec poésie, un brin surréaliste, l'illusion d'une structure tracée pour la beauté du geste, tenant à presque rien, comme une nervure sur une feuille d'arbre. Des combinaisons fluides, drapées à partir de l'épaule, suggèrent une duplicité androgyne entre robe et pantalon et sans doute entre « chien et loup », ce temps incertain, ni nuit ni jour, que l'on ne perçoit qu'en période de vacances. Ailleurs, des rayures bayadère se superposent à une doublure de soie blanche sur robes longues à hauteur de cheville, version habillée de la serviette de hammam, encore une évocation décalée du bien-être. Des hauts à godets signature, des jupes drapées en pointe, des pantalons au bas enserré dans les brides d'une sandale apportent une touche orientale indéfinissable à un brillant exercice de style. La mélopée de Millie fera le reste, et de fait, la voix écorchée de Millie Jackson imprime au défilé ce rythme exact qui révèle la mécanique interne de la couture, sensuel, chaloupé, intense.

 

(Pour mémoire : Rabih Kayrouz, homme sweet homme)

 

L'hiver à travers un prisme
Du grec kalos : beau. Du grec eidos : aspect. Du grec skopein : regarder. Mon tout est un kaléidoscope, ce tube où de petits miroirs, mis face à face, réfléchissent à l'infini et en couleurs la lumière extérieure. C'est à partir de cet instrument que Rabih Kayrouz a construit sa collection de l'hiver prochain. Toujours dans son inspiration surréaliste, il y décline tout ce qui à ses yeux est « beau à regarder », à commencer par cet habillé/déshabillé infiniment sensuel qui est désormais le fil rouge de ses collections. De plus en plus, la beauté chez Kayrouz est convulsive et ses superpositions, collages et hybridations de détails couture puisés dans le répertoire du chemisier et du smoking ressemblent à la rencontre d'un parapluie et d'une machine à coudre sur une table de dissection. Le kaléidoscope se fait cadavre exquis, tellement exquis d'ailleurs qu'on en redemande. La collection, passée l'étrangeté d'un exercice de style déjanté, se déploie en sublimes mordorures sur des robes longues volées au vestiaire d'un harem, à peine atténuées par la rigueur des textures chaudes et sèches de l'hiver, notamment dans la perfection architecturale d'un paletot court à grands boutons de corne, et de toute une série de manteaux et vestes déstructurés qui invitent les grands moments couture, notamment belges et japonais, des années 80. Et en évoquant l'école belge, on se souvient que Kayrouz, déjà initiateur de l'incubateur Starch, est le parrain de la nouvelle école de mode de l'Alba, jumelée avec La Cambre de Bruxelles. Qui mieux que lui pour endosser ce rôle ? Une perspective qui promet une véritable révolution dans une industrie qui a atteint au Liban un degré de maturité propice à ce nouveau défi.

 

 

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L’Alba lance son École de mode !

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Rotary Beyrouth

Ca m'a fait drôle de découvrir ce matin les photos de jolies filles à la place des tronches habituelles de nos politiciens. Vous devriez nous montrer plus souvent (pardon.. moins rarement) les libanais qui ont du talent et qui font autre chose que de la politique stérile.

F. MALAK

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