Déjà le pluriel annonce ce qui va suivre... comme pour «les premières amours» dont se moquait Kierkegaard lorsqu'elles restent «premières», même après mille et tre ! Seulement, tous les émules de don Juan ne sont pas aussi riches que leur modèle de Séville pour avoir un valet à leur service qui ferait le décompte de leurs conquêtes. Aussi vivent-ils dans l'illusion qu'ils sont à quelques différences près (ce presque rien qui ne compte pas, à moins d'être mesquin) assez proches de l'unité, c'est-à-dire du premier. Certains d'entre eux, d'ailleurs, sont plus honnêtes et ajoutent à «amours» le suffixe du diminutif, d'où amourettes, comme bluettes. Qui le souhaite peut donc comprendre aisément que ce sera bref, sans multiples parenthèses explicatives et toutes les conjonctions de coordination, mais avec un point final qui tombera tel un couperet. Car très vite, comme la sonorité du mot «suffixe» l'indique clairement, cela «suffit» et il faut mettre un «x» sur la fleurette et rappeler, à celles (dures d'oreille) qui s'accrochent encore, que même César n'est pas au-dessus de la grammaire.
Assurément, reconnaîtront les puristes de la langue mais comment nier, si l'on veut être honnête, qu'il soit également légitime de rappeler, avec la voix plaintive de la petite fille qui a sali son tablier, que le suffixe en «ette» est employé comme un diminutif de tendresse pour de petites Claudette, mignonettes, gentillettes? Alors, plutôt que de s'embrouiller dans une philologie compliquée et incertaine, allons droit à la chose même, comme disent les sérieux phénoménologues.
Les amourettes sont, d'abord, l'affaire des épouses trompées et abandonnées avec des maris (souvent ceux de leurs amies) trompeurs. Bien sûr, elles ne s'avouent jamais qu'elles vivent des amourettes puisque, à chaque fois, c'est « le premier amour», «le vrai amour», «l'amour de leur vie » et elles vont même, dans les cas les plus désespérés, jusqu'à hasarder (la vie n'est-elle pas une roue qui a mal tourné jusque-là et qui, grâce à un petit coup de pouce bien placé, pourrait enfin prendre le bon chemin?) l'expression romantique d'«âme sœur». Et, peut-être, au fond d'elles-mêmes espèrent-elles et ne veulent-elles pas trop espérer par crainte d'être de nouveau dupées. Laissons là toutes ces complications féminines et psychologiques qui risquent, elles, de ne jamais finir comme l'histoire du divan nous l'a si bien appris. Tournons-nous vers les hommes, ces affreux prédateurs, de l'avis de tous, et d'abord des épouses trompées et à consoler. Ils ressemblent bien à leur réputation, entre reptiles et félins. Ils font la cour, mais à la vérité, pour qui les connaît, ils n'aiment que rester entre copains pour faire la roue de leur plumage d'emprunt. La femme donc, pour eux, est un faire-valoir (composé à la manière du très respectable faire-part et du très vulgaire faire avoir) comme la marque de leur voiture et la superficie de leur maison. Laissons là la vanité masculine, elle est sans fond comme le néant vers lequel se dirige à grands pas notre histoire de grands sentiments et de petite vanité avec ramage et «déplumage». C'est pourquoi il nous faut nous dépêcher d'observer comment ce couple du premier amour survit, à peine le premier baiser consenti, entre mensonge, frime et coquetterie.
On s'affiche, pour les amis, comme sur des panneaux d'autoroute, en écran géant. On se glisse, se dissimule, s'éclipse par égard pour des enfants que, depuis longtemps, on ne trompe plus... ou quand apparaît un nouveau premier amour possible et qu'on veut, comme on dit, «garder toutes ses chances d'aimer pour la première fois». Et si le possible est un ami de la philosophie et veut démontrer la justesse des thèses d'Aristote, il passera à l'acte et le couperet tombera. Un premier amour est mort, vive le premier amour qui suit !
Nicole HATEM

