Sur lesquels vous montez parce qu'on vous reproche précisément de ne pas savoir monter : ni dans l'échelle sociale, ni dans « son » estime, ni vos projets, ni la garde de vos adolescents d'enfants (comme s'ils étaient des graines de terroristes !) ou monter tout court. Car monter est l'impératif. On construit dans le désert des tours sur un kilomètre de haut (celles de Beyrouth ont moins de prétention, parce qu'il ne faut pas déranger les avions israéliens qui risquent de s'y accrocher comme des mobiles au-dessus des lits des tout-petits). On veut aller au-delà de Mars et de Vénus, même si dans les espaces infinis le haut se confond avec le bas, comme souvent sur terre la guerre avec l'amour. J'ai même entendu un chercheur affirmer que, lors d'une sortie en bateau, spontanément, les enfants autistes ont occupé les cabines et les lits du bas à cause de leur sentiment d'infériorité et de leur intériorisation de la distinction malade-homme sain. J'ai compris à ce moment-là pourquoi le gardien du parking que je fréquente a protesté, un jour de contrôle, avec la dernière vigueur, contre mon intention de me diriger vers le quatrième sous-sol vide où je me plais à garer sans faire mille manœuvres et attraper un torticolis en sus : j'avais cru qu'il y allait de son honneur de me trouver une place ; en fait, il y allait, à ses yeux, du mien. Tout le monde tient, en effet, à la hiérarchie : cela doit permettre de bien voir quels sont les privilèges qu'on récolte en montant et de pousser le petit à travailler ses mathématiques afin qu'il gagne quelques échelons et quelques galons, et une place au deuxième sous-sol (il ne faut pas non plus trop se monter la tête !).
Mais l'expression « monter sur ses grands chevaux » ne se réduit pas au verbe « monter » (même s'il fait son important) ni aux pensées d'ordre sociologique et psychologique (même si elles occupent actuellement le haut du pavé) qu'il fait « se lever » dans notre esprit, cette faculté supérieure en l'homme. Il y a « les chevaux » et ceux-ci piaffent d'impatience et veulent entrer à toute force dans notre discours, sans égard pour les règles de la rhétorique et ses exigences de transition. Aussi, pour éviter de les voir piétiner et mettre en pièces notre ouvrage, laissons-les s'engouffrer dans nos phrases, notre imagination et notre mémoire.
« Monter sur ses grands chevaux » évoque le galop, les gens qui s'éloignent, épouvantés, sur les bas-côtés du chemin, recouverts par des nuages de poussière, la course à bride abattue ou bien le cheval, la bouche écumante, qu'on tient par la crinière et qu'on éperonne jusqu'au sang, ... enfin, tout ce que nos imaginations sans frein ont pu se représenter en lisant les romans d'aventures pleins de cavaliers et d'amazones dépités et en furie. En langage moins imagé : la grande colère. Celle qui se colore en rouge (si on est taureau ou sur le point d'être assassin), se teinte en noir (avec bûcher, zèle et tout le saint-frusquin), devient épique (avec l'homérique Achille et le légendaire Roland, ces frères scolaires), à tout casser et à faire sauter la baraque, de mille millions de mille sabords, de tintamarre et de tintouin, d'enfant gâté ou de vieux gâteux, toutes griffes dehors ou rentrées en attendant son heure, de chien enragé ou de chat coincé se découvrant lion, aveugle et faisant jouer son bâton comme une rapière. Colère folle, en un mot... Elle a nom Margot, chez Bruegel, et avance à grands pas, presque comme une ménagère qui fait son travail, casque sur la tête pour ressembler à un dragon, sous un ciel embrasé, la bouche de l'enfer grande ouverte à ses côtés, au milieu d'un monde sens dessus dessous. Alors, après avoir bouillonné, trépigné, galopé, éructé, insulté, fouetté, renversé, saccagé, trucidé, avoir éclaté comme une grenade et éclaboussé de lave les confins de l'univers, en l'effrayant, le terrorisant, le faisant trembler de toute son âme, pleurer, hurler, désespérer, après avoir prouvé que vous êtes une grande gueule (et qui sait aussi casser la gueule des autres), robuste, en bonne santé (pour donner raison à Hegel), aussi chatouilleux sur votre honneur que fier de vos moustaches... Mais arrêtons notre propre chevauchée pour voir ce qu'il y a après. Après... essayez de réparer, de recoller les morceaux cassés des petits pots sur le rebord de vos fenêtres et de ramener à l'écurie l'univers hors de ses gonds et en pleine débandade.
Même la guerre a ses règles, nous dit Kant, dont l'une est d'éviter l'irréparable, c'est-à-dire la guerre qui s'alimente elle-même comme le feu de la colère, les champs de ruines condamnés à n'être jamais plus champs de blés.
Et Platon nous apprend que si, de nos deux grands chevaux, « Ardeur » et « Désir », nous distinguons le blanc du noir, nous découvrirons que le premier est un merveilleux coursier, bouillonnant comme le bon thym de son parfum, qui attend non pas un cavalier pour le monter, mais un sage cocher pour le guider.
Comme quoi la philosophie garde la tête froide, ne se laisse pas emporter par la cavalcade des mots, retombe sur ses pattes sans se découvrir lion et prononce le mot de conclusion.

