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Nos lecteurs ont la parole - Louis Ingea

Une trirème phénicienne aux trop nombreux mâts

Parce que le Liban traîne son talon d'Achille hors des savates pourtant façonnées à sa pointure, nos enfants de vingt-cinq ans portent déjà leur patrie en bandoulière. Soyons-en avertis, insouciants citoyens ! Le feu peut toujours reprendre ici, à travers les brindilles libanaises qu'on met tant de soin à disposer sur le bûcher des marchandages, de l'hypocrisie et de la corruption. Et personne ne s'apercevra des ongles crochus de la « sorcière » du Nord ni du harpon du « démon », au Sud, qui ont déjà trop longtemps attendu que sonne l'heure du festin-suicide, du festin-holocauste, dans le scénario duquel l'une et l'autre sont passées maîtres. La côte orientale de la Méditerranée, dont le Liban est le phare, constitue la frange d'un châle antique jeté sur le rivage. Elle en dépoussière les bords effilochés sur lesquels déteignent, atténuées par les macérations des siècles, les colorations plus denses d'un tissu à la trame cent fois métissée. Phénicienne, araméenne, grecque, romaine puis byzantine, arabe et ottomane, elle fut et reste le ressac où se diluent mille saveurs de civilisation et d'où découle une décoction exquise à jamais interdite aux alchimistes de l'extérieur.
On a taxé notre pays de tous les défauts. Et nous l'avons admis. Fils de la côte, le Liban, bâtard ? Mais les bâtards sont seuls les enfants de l'amour. Comptoir de pacotilles ? Fondrière et officine où mijotent les sauces suspectes de tous les trafics ? Pas plus maquerelle, du reste, notre nation, que n'importe quelle capitale du monde occidental ! Alors ? Pays du Cèdre, mon amour, quel est ton nom ? Je sais que tu étales à la face du monde le panorama national d'une futaie groupant dix-huit communautés de teintes diverses. Tu as oublié que tes citoyens ont tenté en fait, à leur corps défendant, une expérience unique au monde : plus qu'un pays... un message, une idée !
Et comme toutes les idées, elle est dénigrée par ceux dont on attend le moins la critique.
Allons ! Ne submergeons pas de notre hargne un peuple moins taré que certains le prétendent. Les fléaux du globe ont éclos ailleurs et c'est plus loin qu'ont vu le jour les machiavels cravatés qui n'en finissent pas de mener le monde vers la tourmente.
Est-il possible que nous restions sourds aux appels de notre destin ? Tous les feux rouges (et les lignes rouges aussi) clignotent à l'heure qu'il est. Chacun a déjà pris le pouls de notre comptabilité houleuse. Comptabilité défectueuse, déficitaire au fil des régimes qui se sont succédé et qui n'ont répondu ni à notre attente ni aux nécessités de l'entreprise périlleuse impliquant de si délicats rouages. Le Liban aura tout digéré sauf sa propre Constitution. S'il en était ainsi, remettons-nous à table sans crainte et sans complexe. Rayons ce menu frelaté de notre carte et choisissons lucidement le repas adéquat. Une Constitution, ça se réforme, que diable ! Ça s'abroge aussi ! Elle n'est ni parole d'Évangile ni parole de Dieu. Faut-il attendre dans une passivité devenue criminelle la dissolution de notre petite République, de ce Liban si mal aimé ?
Nos frères en arabité lui reprochent déjà le contenu de ses coffres bancaires qu'ils avaient eux-mêmes contribué à garnir. Il fut un temps où l'on nous admirait. Aujourd'hui on nous jalouse, on nous menace, incapables de nous comprendre dans la structure échevelée et pourtant cohérente de notre savoir-faire. Les tâcherons que nous sommes, rompus à toutes les déterminations, trempés dans les bains sulfureux de toutes les coercitions et de toutes les zizanies de cet instable Orient, ont forgé à contre-courant un mode de vie dont les défauts ont fini par constituer nos seules qualités. Nous avions réussi à maintenir notre équilibre à la force des poignets après des siècles de disette. Allons-nous glisser à présent jusqu'au gouffre ouvert et assister mollement à notre propre dissolution ?
Au point où nous en sommes, quoi imaginer ? Personnellement, j'en suis incapable et la litanie de nos protestations, de nos désespoirs, de nos projets d'avenir étouffés dans l'œuf est depuis longtemps dépassée. Désespérante et inutile devient notre propension vers un avenir plus lumineux et plus normal. C'est pourquoi ne reste permis que le sursaut inattendu. Envers et contre tous, j'adjure nos responsables, aussi médiocres qu'ils se présentent à nos yeux, de se reprendre pendant qu'il en est encore temps. Tristesse et joie, nous dit Khalil Gebran, viennent ensemble, « et quand l'une des deux s'asseoit seule à votre table, rappelez-vous que l'autre dort sur votre lit ». La joie, pour le moment, attend sur notre lit. Il ne dépend que de nous, de vous surtout, dirigeants libanais, de l'inviter à reprendre possession de notre héritage.
Vous en êtes pour l'instant les geôliers, alors que vous pourriez en devenir les libérateurs. Aussi, malheur à vous (et à nous autres avec vous) si vous deviez vous y soustraire !

Parce que le Liban traîne son talon d'Achille hors des savates pourtant façonnées à sa pointure, nos enfants de vingt-cinq ans portent déjà leur patrie en bandoulière. Soyons-en avertis, insouciants citoyens ! Le feu peut toujours reprendre ici, à travers les brindilles libanaises qu'on met tant de soin à disposer sur le bûcher des marchandages, de l'hypocrisie et de la corruption. Et personne ne s'apercevra des ongles crochus de la « sorcière » du Nord ni du harpon du « démon », au Sud, qui ont déjà trop longtemps attendu que sonne l'heure du festin-suicide, du festin-holocauste, dans le scénario duquel l'une et l'autre sont passées maîtres. La côte orientale de la Méditerranée, dont le Liban est le phare, constitue la frange d'un châle antique jeté sur le rivage. Elle en dépoussière les bords effilochés...
commentaires (1)

Très beau texte ! Mais, "c'est pourquoi ne reste permis que le sursaut inattendu. Envers et contre tous, nous nous adjurons nous-mêmes, aussi médiocres que nous nous présentons à nos propres yeux, de se reprendre pendant qu'il en est encore temps. Il ne dépend que de nous, de nous inviter à reprendre possession de notre propre héritage. Nous en sommes pour l'instant les geôliers, alors que nous pourrions en devenir les libérateurs. Aussi, malheur à nous si nous devions nous y soustraire toujours !".

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

14 h 01, le 30 mars 2016

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Commentaires (1)

  • Très beau texte ! Mais, "c'est pourquoi ne reste permis que le sursaut inattendu. Envers et contre tous, nous nous adjurons nous-mêmes, aussi médiocres que nous nous présentons à nos propres yeux, de se reprendre pendant qu'il en est encore temps. Il ne dépend que de nous, de nous inviter à reprendre possession de notre propre héritage. Nous en sommes pour l'instant les geôliers, alors que nous pourrions en devenir les libérateurs. Aussi, malheur à nous si nous devions nous y soustraire toujours !".

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    14 h 01, le 30 mars 2016

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