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Moyen Orient et Monde

Autonomie kurde en Syrie : « Effet d’annonce » ou « perspective de travail » en vue d’une reconnaissance ?

Entretien croisé
18/03/2016

Les Kurdes de Syrie ont proclamé, hier, une région fédérale dans le nord du pays quelques jours après la reprise des pourparlers de Genève sur l'avenir politique de la Syrie, auxquels les acteurs politiques kurdes n'ont pas été conviés. Depuis novembre 2013, le principal parti kurde de Syrie (PYD) a proclamé l'autonomie des cantons kurdes de Syrie : Jezziré, Kobané (Aïn Arab) et Afrine. Sur le plan organisationnel, chaque canton s'est doté d'une structure administrative élaborée avec des commissions propres, mais dans les faits, la plupart de ces structures relevaient du moins en partie de l'autorité de l'administration centrale de Damas.

Si le régime ne s'est pas opposé à cette autonomisation partielle de facto, la proclamation d'une région fédérale dans le Nord a aussitôt été condamnée par le régime qui dénonce une tentative de porter atteinte à l'unité territoriale et rappelle que cette déclaration n'a aucune valeur juridique. Pourquoi cette annonce intervient-elle au moment de la relance des négociations de Genève ? Bénéficie-t-elle du soutien des parrains russe et américain ? La Turquie ne reste-t-elle pas un acteur incontournable dont il est impératif de ménager les intérêts pour favoriser une solution politique négociée ? Cette autonomie de facto préfigure-t-elle la concrétisation prochaine du scénario fédéral ?

Cyril Roussel, géographe et chargé de recherche au CNRS, et Richard Labévière, expert des questions internationales et stratégiques, et rédacteur en chef de ProcheetMoyen-Orient.ch, répondent aux questions de « L'Orient-Le Jour ».

Comment analysez-vous le timing de l'annonce kurde ?

Cyril Roussel: Cette annonce intervient en pleine reprise du processus de négociations à Genève au sein duquel les Kurdes n'ont aucune représentation. Il fallait donc s'attendre à une stratégie des Forces démocratiques kurdes pour déclarer que leur projet est l'incarnation de la volonté du peuple syrien, et en conséquence le peuple de Rojava (les régions kurdes en Syrie) proclame son autonomie. Là où c'est intéressant, c'est qu'il la déclare en mettant en avant la notion de fédéralisme, cela relève donc d'un effet d'annonce à un moment où doit se déterminer ce que pourrait être l'avenir politique de la Syrie. Les Kurdes entendent donc faire parler d'eux et rappeler l'importance de leur rôle.
Richard Labévière : Leur proclamation est à mettre en relation avec l'annonce du retrait russe avant la relance des pourparlers, puisque les Kurdes ont été exclus de ces négociations à la demande de la Turquie, soutenue par l'Arabie saoudite, et dans l'indifférence de la France et des États-Unis. L'annonce du retrait russe a une contrepartie qui permettra de consolider le processus de Genève, l'une des clauses étant la réintégration des Kurdes dans le jeu politique.

 

Les Russes soutiennent-ils cette déclaration unilatérale de la partie kurde ?

Cyril Roussel : Je ne le pense pas. Il me semble qu'avec l'annonce du retrait partiel et effectif de la Russie qui a beaucoup surpris, l'allié kurde a dû se sentir dans une position de faiblesse. Les Kurdes attendaient beaucoup de l'aide russe, or là ils prennent conscience qu'il y a peut être encore du travail à accomplir et que leur projet autonomiste dans le cadre d'une option fédérale n'est pas gagné. Ils font face à énormément de difficultés pour emporter des soutiens et tentent aujourd'hui de relancer le débat sur la question du fédéralisme en Syrie. Je pense qu'ils n'obtiendront pas gain de cause, il y a face à eux les États-Unis, la Turquie, le régime syrien et l'opposition soutenue par Riyad, cela fait beaucoup d'acteurs qui ne convergent pas sur cette option.
Richard Labévière : Je crois que cette déclaration est soutenue par Moscou dont on connaît les positions relatives à la dimension kurde du problème syrien, c'est une façon aussi de faire émerger des acteurs qui jouent un rôle réel sur le terrain, et moins formel et moins politique que le HCN (Haut Comité des négociations, une entité formée de divers opposants au régime d'Assad). Ces revendications ne constituent pas forcément une difficulté supplémentaire pour le régime syrien, puisqu'elles favorisent la projection dans l'avenir politique en permettant à un acteur central de bénéficier d'une autonomie mais dans le cadre d'un rattachement au pouvoir central.

 

(Lire aussi : Le fédéralisme pour réunifier la Syrie ?)

 

Les États-Unis pourraient-ils promouvoir l'option fédérale en Syrie au risque d'exacerber le désaccord avec leur partenaire turc ?

Cyril Roussel : Les Américains ne soutiendront pas cette initiative et ce n'est pas une surprise. En Irak, alors qu'ils ont de bonnes relations avec Massoud Barzani (principal leader du Kurdistan irakien), ils font preuve de beaucoup de réserves pour éviter une partition. On peut imaginer un basculement avant la fin du mandat du président américain Barack Obama qui voudrait partir sur un succès. Mais cela semble très difficile pour les États-Unis de faire imposer à leurs alliés naturels cette décision. Il faudrait convaincre Ankara, l'opposition syrienne soutenue par Riyad et faire plier le régime, et je ne crois pas que ce soit réaliste. Le poids de la Turquie est aujourd'hui très important, et l'on ne peut pas faire abstraction de ce que veulent les Turcs. On le voit à la manière dont l'Union européenne traite avec Ankara, à aucun moment les Turcs ne sont rappelés à l'ordre, on négocie face à eux en position de faiblesse. Ce poids joue énormément dans la prise de position des États-Unis contre le soutien aujourd'hui à l'option fédérale.
Richard Labévière: Les États-Unis s'accrochent à une branche, le pays qui a l'initiative diplomatique aujourd'hui c'est la Russie, mais au final il y a convergence entre les deux. L'annonce du retrait russe s'est faite conjointement avec les Américains qui sont plutôt dans la réaction. Mais la situation convient également aux États-Unis puisqu'ils vont pouvoir tordre le bras à la Turquie et tempérer la guerre à outrance du président turc Recep Tayyip Erdogan contre les Kurdes. Il ne faut pas oublier qu'aujourd'hui l'objectif de la Turquie est double puisqu'il s'agit d'empêcher l'émergence d'un État kurde et faire de la Syrie ce que les Américains ont fait de l'Irak pour s'imposer comme puissance régionale. Russes et Américains convergent face à la nécessité de mettre un terme aux dérives des Turcs.

(Lire aussi : Les Kurdes, un peuple écartelé entre quatre pays)

 

Cette déclaration pourrait-elle entraîner une reconnaissance de la part d'autres acteurs et recouvrir à terme une réalité juridique ?

Cyril Roussel : Cela reste comme je l'ai dit un effet d'annonce, les Kurdes semblent aujourd'hui faire cavalier seul, on est revenu à la situation qui les caractérisait avant (la bataille kurdo-jihadiste de) Kobané : ils ne sont pas parvenus à transformer leurs succès militaire en avancée diplomatique. Il n'y a rien de neuf par rapport à décembre 2013, ils relancent une idée pour réaffirmer leur volonté de mettre en place un système fédéral, mais cela reste un coup d'épée dans l'eau pour faire parler d'eux.
Richard Labévière : Je pense que c'est un processus qui dépend de l'évolution des rapports de force sur le terrain, et il faut voir également dans le cadre de Genève de quelle manière les parrains vont accompagner la Syrie dans l'amorce d'une transition. La question pertinente étant aujourd'hui celle d'une reconstruction politique, Bachar el-Assad devra faire des propositions, et cela avant même de considérer la finalité d'une structure fédérale en Syrie. Je pense que l'on peut parfaitement envisager une certaine fédéralisation dans le cadre d'une unité territoriale de la Syrie, mais il y a d'autres priorités pour l'instant, comme le rétablissement de la sécurité sur l'ensemble du territoire, l'évolution du processus de Genève et les propositions formulées. L'option fédérale reste une perspective de travail sur laquelle l'autorité syrienne a déjà émis des remarques, cela doit encore mûrir.

 

Lire aussi

L'opposition syrienne contre l'idée d'un État fédéral

La partition de la Syrie selon Moscou : gage aux Kurdes ou pression contre les Turcs ?

 

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ACQUIS À QUI

Belle prestation de ces 2 grands journalistes surtout Richard . 2 points de vue opposé mais qui nous ramène à conclure que le verre est dans le fruit.

Personnellement , je ne serai pas contre une autonomie kurde , c'est un peuple qui se bat depuis près d'un siècle , qui a été berné par l'occident et qui connait des divisions telles qu'ils arrivent à se détester entre eux plus qu'à détester les autres . ( un relent de Liban ).

C'est aussi un peuple qui s'engage physiquement contre la bactérisation de la région par les bensaoudos/turcs et qu'à cet effet mériterait de s'autogérer .

Il sert de tampon entre les velléités turcs sur la Syrie , et pourrait être un point de départ pour contenir les 25 à 30 millions d'habitants qu'ils sont .
En récapitulant , un peuple qui souffre , qui se bat et qui obtient des résultats , ça mérite une récompense .

A qui le tour ?

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Quid du "Grand-Liban" ?

Pierre Hadjigeorgiou

Les événements qui suivront indiqueront le cours que va prendre la solution. Une chose est cependant sure c'est que ni l'Irak ni la Syrie ne seront plus jamais les memes et la solution sera soit fédérale soit la partition. l'EI est toujours présente, les Kurdes sont une réalité et le peuple Syrien idem. D'autre états vont suivre sur ce chemin comme la Turquie et l'Iran... A suivre!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

INDICE QUE LES CHOSES VONT VERS LA FEDERATION... LES RUSSES L,ONT DECLARE... LES AMERICAINS NE L,ONT POINT CONDAMNE MAIS DIT QUE SI LE PEUPLE LE VEUT ALORS QU,IL EN SOIT...

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Sacrés" expèèèrts : Qu'en pense.... Äsraël ?

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