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Culture

Charge de cavalerie russe pour Shakespeare sur touches d’ivoire

Festival al-Bustan

Rencontre incendiaire, hier soir, du pianiste Alexei Volodin avec le verbe du dramaturge anglais, emboîté dans les partitions de Prokofiev, de Mendelssohn, de Medtner et de Rachmaninov.

17/03/2016

Un cocktail explosif, hier soir, au festival al-Bustan, avec un pianiste du tonnerre, un dramaturge de feu, une inspiration des steppes les plus profondes...
Avec Alexei Volodin, imbattable champion des touches d'ivoire, sacré envoûtant magicien du piano par la presse et le public, une vraie soirée sur le mont chauve. Juste pour reprendre la formule d'une musique échevelée et sabbatique comme la danse des succubes. Jeunesse, virtuosité, technique imparable et sens premier de la musique pour un clavier qui dépasse féerie et passion.
L'allure cool avec une chemise noire ample, retenue slave d'un artiste de trente-neuf ans né à Saint-Pétersbourg mais formé à Moscou aux meilleurs cercles du monde de la musique, Alexei Volodin ouvre le bal des notes avec les images sonores de Roméo et Juliette de Prokofiev.
Dix pièces (op 75), intenses et brèves, groupent les frémissements du cœur des amants de Vérone et les cris de haine de deux familles ennemies. Amour et mort. Joie et douleur. Et la voix de Prokofiev pour le dire. En accents véhéments et cadences syncopées. En un style simple mais éminemment moderne.
Le songe d'une nuit d'été vu par Mendelssohn mais arrangé par Rachmaninov. Un scherzo fantaisie avec une touche âpre et corsée où le divertissant frôle l'inquiétant. Car, avec Rachmaninov, le ton n'est jamais à la badinerie, mais plutôt à une légèreté démoniaque, électrisée et traversée de fulgurance. Pour une palette harmonique toujours éblouissante et aux scintillements romantiques. Avec des trémolos et des ornementations chromatiques longs comme des hivers qui n'en finissent plus...
Le Roi Lear et ses déboires sont dans le vent qui souffle et craquelle la terre et les joues d'un souverain ulcéré par les convoitises de sa propre progéniture. Déception, trahison, abandon, solitude de ce roi à la barbe blanche, aveugle, soutenu par l'une de ses filles, qui a quand même gardé gratitude et cœur. Ce sont ces accents déchirants que porte Medtner sur les cordes du clavier. Avec une impétuosité, un lyrisme tout russe qui ne vole pas sa proximité d'inspiration à Scriabine et Rachmaninov, dont il a été d'ailleurs l'ami.
Après un petit entracte, pour fermer ces pages shakespeariennes sur le clavier, la Sonate n1 en ré mineur op 28 de Rachmaninov. Et pourtant Shakespeare n'a rien à voir dans ces lignes culminantes des colères des titans et des chuchotis d'elfes. Combat terrible entre l'élévation et la concupiscence.
Sans être totalement une digression, cette sonate est pourtant, initialement, ouvertement à l'ombrelle des thèmes universels avec Goethe dans son Faust en prise avec les illusions de la vie, le diable et ses tentations.
Mais la narration, dans son ampleur, son déferlement, sa poésie, son lyrisme, son emportement et sa puissance est sans nul doute shakespearienne... Comme les vocables du génie de Stratford-upon-Avon que rien n'endigue dans leur déchaînement, leurs répliques ou soliloques.
Trois mouvements (allegro moderato, lento et allegro molto) pour un esprit à la fois flamboyant et nimbé de sagesse, adroit dosage de ce qui émeut, révolte et apaise.
En ce soir de pluie torrentielle et de retour aux intempéries, une trombe d'applaudissements pour une prestation (et une programmation) qui vous cloue au siège ! C'est avec infiniment de grâce et une réelle modestie que le pianiste s'incline devant son auditoire qui l'ovationne jusqu'au délire. Au lieu des applaudissements déplacés entre deux mouvements, il aurait fallu insister pour la fin... Mais, grand seigneur, le pianiste a accordé en notes d'orgue et en guise d'appréciation un autre moment d'intemporalité. Et on écoute dans un absolu recueillement ces deux narrations (Prélude et Étude de tableau) de Rachmaninov. Comme un esprit qui rôde et tient les lieux sous sa coupe.

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