À chacun son 14 Mars. Que le Hezbollah n'essaie pas d'effacer le glorieux sentiment de la fraternité dont nous avons fait l'expérience le 14 mars 2005. Pendant que des centaines de milliers de Libanais découvraient, ravis, euphoriques, leur identité, le Hezbollah lançait un scandaleux « merci » à la dictature syrienne. Dommage! Il perdait là une magnifique occasion de rapprocher les chiites de leurs compatriotes, de les souder dans une même histoire et un même devenir.
Onze ans plus tard, le Hezbollah n'a toujours rien compris. Sur al-Manar, hier, le journal télévisé persiflait l'immense rassemblement de la place des Martyrs : une place vide et trois discours distincts. Mais que Hassan Nasrallah prenne garde. Aussi magnifiée qu'elle soit par le retrait israélien de l'an 2000, il y a d'autres mémoires que la sienne dans ce pays. D'ailleurs, qu'il annonce Israël comme un ennemi, qui le lui reprocherait. Nous haïssons aussi cette société politique sans cœur qui chasse les Palestiniens comme on chasse le rhinocéros. Cette société qui tire à vue sur des hommes et des femmes qui ont choisi de mourir en se jetant par désespoir sur les balles israéliennes, comme des baleines qui se suicident en échouant mystérieusement sur une grève.
Mais attention, condamner Israël est une chose, et nous entraîner dans une nouvelle aventure guerrière en est une autre. Les cuves géantes d'ammoniac « dont l'explosion produirait l'effet d'une bombe atomique » que, dans l'une de ses dernières apparitions télévisées, Nasrallah menaçait de faire sauter, se trouvent à Haïfa, en Galilée, l'une des régions de la Palestine les plus peuplées d'Arabes israéliens, chrétiens en particulier. Haïfa est notamment le siège de l'évêché grec-catholique de Terre sainte. Et franchement, pour dissuader Israël et établir un équilibre de la terreur, il est préférable qu'il agite une autre menace que celle-ci.
En outre, que le Hezbollah soit en guerre contre le jihadisme, qui le lui reprocherait ? Mais qu'il s'en présente comme l'antidote, voilà qui est étrange et contestable. Comme l'est son alliance contre nature avec un régime d'inspiration laïque comme celui du Baas. En fait, le Hezbollah est l'incarnation d'un régime hybride avec des institutions typiquement modernes coiffées d'institutions cléricales qui le rapprochent des institutions que tente d'établir le groupe État islamique dans la plaine de Ninive. À Raqqa comme à Téhéran, c'est une même instrumentalisation du religieux par le politique (ou du politique par le religieux) qui est à l'œuvre, une même utopie meurtrière. Certes, entre les doctrines sunnite et chiite, il est de substantielles différences, mais au niveau de leur incarnation politique, ce sont leurs ressemblances qui ressortent le plus.
À l'heure de ce repli de l'islam sur lui-même que l'on présente comme un réveil ou une réforme, à l'heure d'un religieux politique (ou d'un politique religieux) intolérant, totalitaire... le contraste, l'antidote, c'est le vivre-ensemble dont le Liban est, certes, l'imparfait modèle, mais qui a le mérite d'exister. Voilà l'essence du 14 Mars que le Hezbollah continue de rejeter. Mais ce ne sera pas possible sans une mise en commun de la mémoire, sans cette « relation à l'histoire » que le fondamentalisme, constitutivement, empêche de se former.
Faire de la place politique aux autres, c'est faire de la place à leur mémoire, à leurs craintes, à leurs aspirations, à leur être. Les peuples souffrent comme les personnes. Enfant, notre mère confiait parfois des travaux de couture à une vieille aristocrate russe ayant fui la Révolution bolchévique. Madame Marie, qui s'installait pour quelques heures devant la machine à coudre, ne prenait jamais le café chez nous. Elle craignait d'être empoisonnée. Cette phobie lui était probablement restée de l'époque où elle avait fui la terreur, les intrigues de palais et le massacre du tsar Nicolas II et de sa famille. Certains se moquaient de cette manie. On ne se moque pas de la souffrance des autres.
C'est ainsi. Les peuples ont des souffrances qu'ils héritent et transmettent. Pour vivre avec autrui, il faut préserver en nous le sens de leurs souffrances. Et non seulement de leurs souffrances, mais de leurs colères, de leurs indignations, violences rentrées, désirs, aspirations profondes.
Cette empathie ne doit exclure personne ; elle doit comprendre aussi le peuple syrien, dont aucun moment mieux que celui que nous vivons n'est plus propice pour que nous nous en rapprochions. Certes, le retrait de l'armée syrienne fait partie de notre mémoire historique. C'est le départ d'un oppresseur qui, de surcroît, a laissé derrière lui un ennemi intérieur. Mais, comme entre la France et l'Allemagne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la victoire sur la haine est d'abord celle de la volonté de paix. Nous n'avons pas à surmonter beaucoup plus que n'a surmonté le tandem franco-allemand. Il serait spirituellement mortel de se réjouir du malheur syrien. Ouvrons nos cœurs, nos foyers, nos portefeuilles à ce peuple en détresse.
Même la destruction des vestiges archéologiques des civilisations qui ont fleuri dans la plaine de Ninive n'est pas irréparable. Qu'on prenne modèle sur la répartie légendaire de Camille Chamoun apprenant le sac de son domaine de Saadiyate par les hordes « palestino-progressistes » : « C'est moi qui ai fait Saadiyate, ce n'est pas Saadiyate qui m'a fait. » On reconstruira tout, et en mieux, si l'homme assyrien est toujours là. C'est lui le patrimoine universel que défend l'Unesco. C'est l'homme qu'il faut préserver, défendre, conserver. C'est lui Jérusalem, lui le mont du Temple, la Grande Mosquée et le Corps de la Résurrection.
Onze ans plus tard, le Hezbollah n'a toujours rien compris. Sur al-Manar, hier, le journal télévisé persiflait l'immense rassemblement de la place des Martyrs : une place vide et trois discours distincts. Mais que Hassan Nasrallah prenne garde. Aussi magnifiée qu'elle soit par le retrait israélien de l'an 2000, il y a d'autres mémoires que la sienne...


Magistral !
17 h 51, le 16 mars 2016