Dernier appel pour les passagers. Embarquement immédiat. Et que l'aventure commence! Jeunes et inexpérimentés, nous nous croyions invincibles! Et voilà que nous nous trouvions en classe. Titulaires d'une licence d'enseignement, nous n'envisagions pas de devenir ingénieurs, mais nous ne nous attendions pas à ce qui suivrait, inimaginable! Embarquement immédiat donc! Et voilà que nous nous trouvions dans un parc d'attractions où l'on va passer le reste de notre vie. Oui, l'école est formée de montagnes russes! Nous sommes à bord d'un véhicule qui parcourt un trajet sur des pentes sinueuses! Peur et amusement! Une journée de prof, en d'autres termes. Des journées, qui sont pareilles et qui ne se ressemblent pas!
Le début est difficile, certes. Nous nous retroussons les manches et hop au boulot! Et la suite ne manque pas de plaire, mais pas pour tous, parce que tous les profs ne se ressemblent pas. En fait, les profs, les vrais, les vivants, parce qu'il y a aussi les faux profs, les zombies, ont leur petit secret qu'ils n'avouent que rarement: l'enseignement est leur passion. Une passion fatale qui consume la personne et la transforme. C'est de la drogue aussi, notre addiction est un amour du savoir qu'on essaye de transmettre à nos élèves. Je dis bien «amour du savoir» et non pas le savoir parce qu'avec leur ami Google (comme ironise une amie collègue), nos élèves n'ont pas vraiment besoin de nous. Reste qu'ils se tournent vers nous en tant qu'êtres humains, et nous avons du pouvoir, le pouvoir de leur donner des ailes ou de leur donner une pelle. Nous avons entre les mains des personnes à devenir et non des dossiers, chose que nous oublions parfois. Oui, nous oublions que ces petites têtes sont des êtres humains et que par conséquent nous avons une grande responsabilité envers eux, et je ne parle pas de la responsabilité académique, parce que réussir son parcours scolaire ne dépend pas de nous seuls, mais aider chacun de nos élèves à s'épanouir est au cœur de notre mission, c'est l'ultime objectif, pour moi. Objectif difficile à atteindre, il faut le dire à haute voix. Il demande beaucoup d'efforts surtout quand nous frôlons l'abus du pouvoir, ce que j'ai fait parfois, comme nous tous. Et ce n'est pas fini: il y a aussi les valeurs que nous devons véhiculer auprès d'eux, valeurs oubliées de la société dans laquelle ils vivent. C'est dur de ramer contre courant, mais les profs sont têtus, les vivants, je veux dire, et n'abandonnent jamais.
Les profs ont leur propre terrain, la classe, et leur propre vécu qu'ils partagent avec leurs élèves. Il est à noter que tous les jours ne sont pas pareils en classe. Un prof est aussi un être humain. Des jours, l'envie n'y est pas, le cours traîne, et les élèves le sentent, mais ne disent rien parce qu'ils ont confiance en nous. Il y a aussi les jours où le cours passe comme un éclair, ce cours est ma fierté, je sors de la classe heureuse quand les élèves me font remarquer: «Ça a sonné! Déjà!» Nous, les profs, nous aimons nos élèves et quoi qu'on vous dise que dans l'enseignement il n'y a pas de l'affect, allez leur dire qu'ils mentent. Nous camouflons notre affection, nos élèves le savent mais ne disent mot, ils le sentent, et eux, ils sont plus innocents que nous, ils avouent nous aimer. Ils le disent à haute voix.
Nous, les profs, sommes privilégiés. Avec nos élèves, nous avons l'impression de ne pas vieillir, être entourés de jeunes rajeunit! Nous avons de la chance. À remarquer que le monde entier nous envie nos vacances, mais c'est une coupure nécessaire pour ne pas devenir aliénés. Elle est obligatoire, croyez-moi, et c'est dans l'intérêt des élèves et non pas le nôtre. Essayez d'imaginer un prof dépourvu de vacances! Et je laisse libre cours à votre imagination!
Nous les profs, nous avons une vie personnelle, mais nous ne nous apercevons pas de son existence. Nous nous écroulons sous les corrections à la maison et les week-ends nous ne sortons pas en famille, nous préparons et corrigeons. Et nous râlons bien sûr. Il y a de quoi, il suffit d'imaginer notre quotidien pour compatir avec nous. Et par-dessus tout, nous sommes en bas de la pyramide, nous avons sur le dos et les parents et la direction et les réunionites et les surveillances et les corrections et les préparations et les nouveaux programmes et les compétences... Et plus on est compétents, plus on est surchargés! La compétence est une malédiction dans ce domaine, pour les vrais! De quoi crier au secours, je me noie! Je ne veux plus jouer, arrêtez le jeu! S'y ajoutent nos soucis quotidiens, notre salaire minable, la situation dans le pays et tout le tralala, mais dès que nous mettons le pied en classe, nous nous transformons comme par magie. C'est de la schizophrénie bénigne et bienfaisante parce qu'un vrai prof est aussi un bon comédien! Et nous sommes aussi sous l'effet de la drogue!
En somme, être prof est une tâche difficile et exaltante au quotidien. C'est un travail qui demande beaucoup, il demande beaucoup d'énergie, de culture, de temps, de patience et d'engagement. L'engagement, c'est le mot clé, sans lequel on devient faux. Donc, nous nous embarquons croyant être invincibles et nous nous découvrons imbattables! Oui, nous le sommes, les vrais, bien entendu, puisque nous avons la conscience tranquille!
Ghada JABAK
#Pensées_matinales
Derniers mots, quelques souhaits
Être apprécié.
Obtenir la grille salariale.
Ne rien souhaiter parce que c'est vain.
Gagner un billet d'avion aller sans retour en Allemagne, et un treizième mois.
Laisser une trace, au sens noble du terme.
Garder la flamme, ne pas se décourager.
Avoir plus de temps.
Ramener les parents à l'école.
Garder son emploi, ne pas être menacé de renvoi.
Moins de stress.
Plus de respect.
Ouvrir une boutique de fleurs.
Un pancake.
Mieux valorisé.
Une grasse matinée en cours de semaine.
Mieux payé.
Respecter mon jour de congé, ma fête et me laisser tranquille.
Rien, pour le moment.
Créer une bibliothèque privée et ouverte au public (celui de Alia).
Ouvrir un magasin de légumes et de fruits (le mien).

