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Moyen Orient et Monde

Cessez-le-feu, reconfiguration d’alliances et EI dans l’oubli : la donne se complique en Syrie

Analyse

Si la cessation des hostilités apparaît comme l'amorce d'une construction politico-diplomatique visant à accompagner l'évolution tâtonnante du processus de Genève, elle renforce cependant les contradictions régionales qui minent la recherche d'une solution négociée.

07/03/2016

L'entrée en vigueur du cessez-le-feu samedi 27 février, au lendemain de l'adoption à l'unanimité de la résolution 2268 du Conseil de sécurité de l'Onu, marque sans conteste une nouvelle avancée de la diplomatie russe dans un contexte de reprise en main de la situation militaire par les forces gouvernementales et leurs alliés. L'offensive victorieuse sur Alep, illustration du succès de la révision stratégique opérée fin octobre 2015 par Moscou, a permis de réaffirmer la supériorité opérationnelle de la Russie face à la Turquie dans le conflit en Syrie. Cependant, l'équilibre reste fragile, et le risque d'une escalade militaire entre les deux acteurs bien réel. Si sur le plan des opérations militaires, ce cessez-le-feu permet au régime de consolider ses positions et ménager ses forces avant la prochaine offensive, sur le volet diplomatique, il montre à la fois les incohérences de l'action de Washington et la contradiction inextricable entre la logique belligérante pour un bouleversement des rapports de force qui donnerait l'avantage décisif dans les transactions diplomatiques, et l'urgence d'une solution politique face à la crainte de l'enlisement militaire et la crise humanitaire.


D'emblée, la mise en œuvre du cessez-le-feu s'est heurtée à deux limites d'ordre pratique. L'absence de référence précise aux acteurs non concernés par la suspension des hostilités, à l'exception de l'État islamique (EI) et du Front al-Nosra, branche syrienne d'el-Qaëda, rend difficile l'identification des groupes « terroristes ». Par ailleurs, la dispersion des combattants d'al-Nosra sur l'ensemble du territoire syrien et leur imbrication avec d'autres groupes comme Ahrar al-Cham et l'Armée syrienne libre (ASL) accentuent la difficulté de délimiter les zones d'application du cessez-le-feu. Le contexte qui entoure son adoption confirme une nouvelle fois que l'ASL, présentée comme le groupe le plus légitime et le plus représentatif des intérêts de la rébellion syrienne sur le terrain, n'entend pas se désolidariser du Front al-Nosra. Peu après l'annonce de l'initiative diplomatique parrainée par Moscou et Washington, l'ASL a appelé à l'extension du cessez-le-feu aux groupes affiliés à el-Qaëda. Une connivence avec al-Nosra qui n'est pas nouvelle, mais qui a fini par priver la rébellion de l'aide militaire et logistique substantielle fournie par les États-Unis. Comme le note Cédric Mas dans une synthèse sur l'évolution des rapports de force dans la crise syrienne à la fin de l'année 2015, et l'évaluation du contexte à la veille du cessez-le-feu : « Alors que pour le mois d'octobre, plus de 140 missiles antichars ont été tirés par les groupes de l'ASL, ce chiffre tombe à 73 en novembre, et 49 en décembre, surtout au début du mois (il n'y aura même aucun missile du 1er au 12 janvier 2016). » Équipement et matériel militaires sont dès lors fournis aux Forces démocratiques syriennes (FDS), un regroupement hétéroclite largement dominé par les Kurdes.

 

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Le basculement de Washington
Selon Isabelle Feuerstoss, docteure en géopolitique et chercheuse à l'Institut français de géopolitique (IFG) à l'Université Paris 8, les FDS sont avant tout « une alliance de minorités ethniques non arabes (kurdes, syriaques) et de quelques milices arabes sunnites locales ayant fait défection de l'ASL ou chassées par Daech (acronyme arabe de l'EI). Ces FDS créées en octobre 2015 sous l'ombrelle américaine sont perçues par les autres groupes rebelles syriens comme un avatar du YPG (Unité de protection du peuple), bras armé du PYD », pendant syrien du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Les FDS en coordination avec l'YPG ont joué un rôle de premier plan dans la reprise du front nord de Aazaz au cours de la bataille d'Alep. Dans les faits, les États-Unis ont donc opéré un réajustement stratégique en adoubant les FDS au détriment de l'ASL dont l'affiliation avec al-Nosra était en profonde contradiction avec leur désignation comme groupe « modéré ». Néanmoins, sur le plan diplomatique, Washington n'a pas été en mesure de garantir une représentation kurde à Genève, malgré la convergence russo-américaine sur cet impératif. Pour Richard Labévière, expert des questions internationales et stratégiques, écrivain et rédacteur en chef de
ProcheetMoyen-Orient.ch, il y a d'un côté l'opérationnel sur le terrain, et de l'autre l'évolution politique.

« Au-delà de la reprise d'Alep, du redéploiement du mouvement vers l'est sur Deir ez-Zor ou Deraa au sud et du calendrier purement militaire, il faut que sur le plan politique les choses s'enclenchent un peu mieux que ce à quoi nous avons assisté jusqu'ici à Genève. Staffan de Mistura (l'émissaire de l'Onu pour la Syrie) devra remettre en chantier une représentativité beaucoup plus inclusive sans laquelle il n'y a aucun espoir d'arriver à une table commune de négociations », juge M. Labévière. Isabelle Feuerstoss estime pour sa part que le basculement américain augure de sérieux problèmes à la fois avec la Turquie, farouche ennemie du PKK et membre de l'Otan, mais aussi avec des opposants arabes sunnites que les factions kurdes combattent pour créer une continuité territoriale entre les trois cantons kurdes de Syrie.

 

L'EI, dimension secondaire
La convergence russo-américaine sur la question kurde, la volonté commune d'un cessez-le-feu et la reconfiguration des alliances sur le terrain tendent également à montrer que la guerre contre l'EI n'est plus la principale dimension du conflit pour les acteurs régionaux. Si pour Richard Labévière, l'intervention russe a permis de déterminer une feuille de route à la fois militaire, opérationnelle et politico-diplomatique en jouant le rôle de décanteur, ce qui est réellement en jeu aujourd'hui est un nouveau « Yalta régional ». « Le règlement de ce conflit civilo-international va rebattre les cartes durablement dans la région et entraîner des effets en chaîne. Du point de vue américain, le conflit en Syrie est en relation avec l'Ukraine, l'Europe centrale, la Transnistrie, les pays Baltes, l'Arctique, le Kamtchatka et la mer de Chine orientale. C'est l'Otan qui est à la manœuvre et la priorité stratégique américaine dans cette affaire est de contenir la Chine, le retour stratégique de la Russie, pour maintenir à travers l'Eurasie la transversalité des routes de Venise à Vladivostok et sa supériorité stratégique », explique Richard Labévière pour qui les dynamiques en Syrie ne peuvent se comprendre que dans une perspective géopolitique plus large. Dans cette approche, sous couvert de guerre contre le terrorisme, les États-Unis, malgré leur influence déclinante, tenteraient de revenir dans le jeu régional. L'intervention de la Russie en Syrie ne se réduirait pas à une simple opération de sauvetage du régime, mais participerait d'un redéploiement stratégique de la Russie à l'échelle planétaire en réaction à la stratégie de l'endiguement mise en avant par les États-Unis, à travers notamment le conflit en Géorgie et la crise ukrainienne.


De son côté, Isabelle Feuerstoss estime que le contexte de recomposition des équilibres régionaux dans lequel chaque acteur cherche à tirer son épingle du jeu via ses relais sur le terrain, et à affirmer sa puissance (perdue, comme pour la Russie ou l'Iran) ou la consolider (Turquie, Arabie saoudite), ne suffit pas à saisir ce qui se joue actuellement en Syrie. Il est, selon elle, impératif de revenir à l'importance des clivages régionaux et locaux « au niveau interne syrien ». « Ce que retiennent les analystes et médias internationaux, c'est uniquement la dimension communautaire (conformément aux revendications officielles des acteurs dans leurs communiqués sur les réseaux sociaux arabophones). Or, il me semble que les clivages régionaux et locaux priment souvent sur tout le reste. L'enchevêtrement des appartenances identitaires en Syrie n'est pas nouveau et joue énormément. Il est temps de s'y intéresser de nouveau, surtout pour ceux qui veulent avoir de l'influence sur le terrain », explique-t-elle.

 

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