Alexander Calder, « sculpteur de l’air » dans son atelier de Roxbury (1941). Calder Foundation, New York / Art Resource, NY © ARS, NY et DACS
« Quand s'est-on émerveillé avec autant de conviction et si peu d'effort pour la dernière fois ? » Voici la première réflexion que l'on se fait, à peine franchie la sortie de la Tate Modern londonienne qui consacre, depuis le 11 novembre, la plus grande rétrospective jamais faite à Alexander Calder. Mais plus encore que le poids du lieu et la taille de cet événement, l'éblouissement ici est surtout suscité par les œuvres elles-mêmes. Qu'elles soient minuscules ou tentaculaires, les sculptures de Calder tiennent d'une magie indéchiffrable qui crée le vide autour de leur naturel et de leur finesse. On parcourt donc ces 100 créations qui occupent l'exposition Alexander Calder : Performing Sculpture avec des yeux ronds de Peter Pan, à mesure que l'on feuillette les milles et unes peaux de l'artiste. Celles que l'on connaît et qui valsent dans les airs avec ses mobiles sensuels. Mais les autres aussi, les plus souterraines, qui s'esquissent dans la pénombre veloutée de son rideau de cirque...
Prémices d'une œuvre
On apprend d'emblée qu'Alexander Calder a été élevé dans le berceau peu douillet de l'ingénierie. Mais sans efforts, la peinture s'impose à lui comme une échappatoire au cafard des mathématiques et de la physique, et le voilà qui étale sur ses planches les gens dans la rue, ceux qui s'inscrivent dans le décor urbain le plus extraordinaire qui soit, New York. Sauf que, lassitude ou ennui, il s'envole vers Paris, au sens propre comme au figuré, où il s'invente une nouvelle vie. Il se fait sculpteur et chorégraphe, donne vie à la ferraille et fait danser la matière. Nous sommes dans les années 20, dans une chambre d'hôtel du boulevard Montparnasse, puis rue Daguerre, et l'artiste américain, qui pétrit le fer, le bois et la ficelle comme tant de rêveries sinueuses, s'apprête à donner naissance au cirque de Calder.
Sous un chapiteau monté de toutes pièces, ses brins de ficelle, bouts de fil de fer et son mécanisme primitif, conduits par ses mains espiègles, mutent en de ludiques marionnettes qui planent. En 1955, il conduit ses trapézistes, chevaux et lanceurs de couteau devant la caméra de Jean Painlevé. Le film, projeté sur les écrans de la Tate, est donc une occasion d'intégrer ce spectacle insensé bien que minuscule, et de rentrer dans la peau de ces personnages que ne veulent que s'échapper d'ici et s'exiler dans des rêves d'enfant.
Faire son cirque
Cette tranche de la vie de Calder est sans doute celle de l'acrobatie oculaire. En se baladant à travers les œuvres, à mesure que l'on avance sur ce chemin presque initiatique, les sculptures dégringolent vers le langage calderien, celui de la poésie du fer. Les pièces se débarrassent alors du plastique et du liège dont pouvaient être faits ses personnages du cirque à mesure que l'Américain mue en « fil du fer » à la manière de ses portraits de Joséphine Baker (1927), du lanceur de poids (1929), de Romulus et Remus (1928).
Mais à présent, en plus de déjouer le fer, de le malaxer avec obstination pour en extraire toute la douceur, Calder taquine la pesanteur : suspendues, les créations se font désormais aériennes comme si elles se voyaient pousser des ailes. Cramponnés au plafond mais se faisant plumes, ces portraits croqués dans le métal dansent sur la pointe de leur ficelle et nous font presque croire qu'ils ont été dessinés dans l'espace.
Mobiliser le monde
Chose qui a sans doute valu à l'artiste l'appellation de « sculpteur de l'air »... Et qui l'a probablement incité à contracter cet amour des mobiles, terme tout simple que trouvera Marcel Duchamp lors d'une visite chez Calder en 1933. Trois années plus tôt, de passage chez Pete Mondrian, Alexander Calder se passionne pour les rectangles et couleurs primaires épinglés sur les murs. Il les emploie comme matières premières, les traduit en structures d'apparence indélogeables qu'il réussit pourtant à envoler. Ces mobiles, qui constituent le deuxième volet de la rétrospective, permettent ainsi à l'artiste de sceller sa patte, de peaufiner son ADN tendu et précis quoique gracile. Son esthétique repose sur les couleurs (basiques) et les formes qu'il réussit à mettre en mouvement.
On appelle cela la cinétique, une notion qui revient de manière obsédante tout au long de cette exposition. Car le talent fou de dessinateur dans l'espace tient pour une bonne part dans cette dichotomie entre les racines et les ailes, entre la géométrie presque pesante de ses pièces et leur capacité à flotter, entre leur massive circonférence et leur silhouette de coton. Et puis cette propension flippante de nous convaincre qu'il est encore là, au moment où l'on se rend compte que notre souffle, pourtant coupé tout au long de la tournée, fait frétiller les pièces de ce musée mouvant qui ne cesse d'être réinventé...
*À la Tate Modern, Londres, jusqu'au 3 avril.
Pour mémoire
Calder, croqueur de fils de fer

