Quelque chose d'indéfinissable à première vue semble manquer à l'arsenal de la lutte contre Daech et autres mouvements islamistes extrémistes. Pourtant tout est là dans une mobilisation internationale inégalée : les moyens militaires (plus de 30 pays), les services de renseignements, les mesures financières, le ralliement politique et populaire... un foisonnement de moyens qu'on n'a pas vu depuis des décennies.
Que manque-t-il alors ? C'est en fait le côté religieux, puisque ces mouvements radicaux portent avant tout un label fondamentaliste religieux. Les interventions ont été pourtant assez nombreuses. Des muftis de plusieurs pays, des responsables d'al-Azhar en Égypte aux imams d'Arabie saoudite, en passant par les représentants religieux de la communauté musulmane en Europe et ailleurs... tous tiennent le même langage, condamnant ce recours aux méthodes d'un autre âge et appelant à combattre un tel fondamentalisme violent, que ce soit en Occident ou dans les pays musulmans.
Mais pourquoi ces appels semblent inefficaces sur le terrain ? Parce que la structure de la religion islamique ne prévoit pas, ou plus, cette « référence absolue » en matière d'interprétation et de directives religieuses. Il n'y a pas de pape, ni hiérarchie structurée qui dit : voilà ce qui est permis de faire et ce qui est interdit de faire. Les avis des plus éminents des muftis semblent être à caractère purement consultatif. De sorte que tout imam autoproclamé, ou jihadiste ou califa peut s'arroger le droit de donner des directives contraires, appeler au jihad ou lancer des « martyrs » suicidaires pour tuer les « mécréants », lesquels mécréants peuvent être aussi des musulmans.
Il faut donc faire plus, beaucoup plus à ce niveau pour que l'appel religieux soit crédible. On peut par exemple espérer un rassemblement mondial de muftis, imams, ulémas... tellement imposant que leur avis collectif ait une force morale contraignante de facto, sinon de jure. Un droit canonique de « papauté » en quelque sorte. Et il faut que cet avis soit tranchant, sans équivoque, du genre : « Non, messieurs les daechistes et autres Qaëda, vous n'irez pas au paradis, non vous n'aurez pas 40 vierges pour vous attendre là-haut, mais vous irez direct en enfer éternel. » Les formules du genre « ce n'est pas le vrai islam qui est plus tolérant... » ne sont plus efficaces.
Cet état de fait va d'ailleurs plus loin que l'épiphénomène Daech, qui finira bien par être éliminé à court ou à moyen terme. Car après Daech, on reviendra à la case départ, là où beaucoup de musulmans pacifiques semblent incapables de s'adapter au monde moderne, surtout dans des pays multiconfessionnels. Depuis des années, on n'entend parler que des « affaires », se succédant l'une à l'autre dans un nombre croissant de pays. Des affaires de voile dans les facs, de repas halal dans les cantines, de prières improvisées dans les lieux publics, de refus de saluer les collègues femmes, de refus de s'assoir à une table où il y a une bouteille de vin, de Vénus voilée parce qu'un tel président passait par là, de privatisation de plage quand un tel autre monarque y est, de femmes court vêtues agressées, etc. Autre anecdote significative : dans le sous-titrage des films américains diffusés par satellite on traduit « God » par « al-Kadir » (le Tout-Puissant), interdisant donc d'utiliser le terme Allah, car on parle là du « dieu chrétien ».
Tout fonctionne comme si chaque musulman choisit d'appliquer les préceptes islamiques aussi loin qu'il le pense nécessaire, et de la façon qu'il conçoit, et les autres doivent s'adapter à ce choix. Là aussi une certaine autorité morale doit faire la part des choses. Car, en poursuivant dans cette voie, ces musulmans labellisés normaux se retrouveront eux-mêmes écartés de la vie publique. Les amis des musulmans, dont je fais partie, se doivent de leur dire que tôt ou tard ils auront un problème existentiel avec le monde entier, s'ils ne trouvent pas un moyen d'adapter les préceptes à l'environnement socio-spatio-temporel dans lequel ils vivent. Les Le Pen et autres Trump, qui ne manqueront pas de proliférer partout dans le monde, n'auront alors qu'à ramasser des voix à la pelle.
Nicolas SBEIH
Consultant en média

