Des dizaines de Corses et de pompiers se sont rassemblés, hier, devant le centre de secours d’Ajaccio pour exprimer leur solidarité après plusieurs jours de violences xénophobes sur l’île de Beauté. Ces violences islamophobes étaient la conséquence de l’agression de policiers et de pompiers le soir de Noël à Ajaccio. Pascal Pochard-Casabianca/AFP
Héritage colonial, précarité, questionnements identitaires : les ingrédients du racisme en Corse sont les mêmes que dans le reste de la France ou de l'Europe, mais leur concentration rend le cocktail plus explosif sur l'île méditerranéenne, selon des experts.
« Ce qu'il y a de spécifique à la Corse, c'est cette dimension spectaculaire, parce que la violence, surtout quand il s'agit d'identité, est devenue banale », estime la sociologue Liza Terrazzoni, de l'École française des hautes études en sciences sociales (Ehess). La violence, à laquelle les nationalistes ont recouru jusqu'en juin 2014, est vue sur cette île, rattachée à la France en 1768, comme « le moyen de résoudre des conflits », ajoute la chercheuse. Se faire justice soi-même s'inscrit dans une longue tradition de vendetta, déjà décrite dans Colomba de Prosper Mérimée en 1840.
Spontanément, une partie des manifestants qui protestaient contre l'agression de policiers et de pompiers le soir de Noël à Ajaccio, au sud de l'île, se sont donc retournés contre ceux qu'ils jugeaient responsables de ces violences. Aux cris de « les Arabes dehors », ils ont saccagé une salle de prière musulmane dans un quartier populaire peuplé pour moitié d'immigrés, suscitant une condamnation générale.
La Corse compte la deuxième plus forte proportion de population étrangère (entre 8 et 10 %) en France après la région parisienne, ce qui, selon Liza Terrazzoni, a été utilisé par certains nationalistes, dont le mouvement a remporté le 13 décembre les élections régionales dans l'île. « Qu'il y ait un contexte, depuis 40 ans, en Corse, qui ait porté les questions identitaires dans la sphère politique, ça oui », reconnaît Liza Terrazzoni. Le mouvement nationaliste, rappelle-t-elle, s'est construit en dénonçant une « logique de substitution ethnique » par des non-Corses avec l'installation dans l'île de nombreux rapatriés d'Algérie, après l'indépendance de cette ancienne colonie française en 1962, puis d'une forte main-d'œuvre d'origine maghrébine.
(Lire aussi : Les nationalistes condamnent les manifestations racistes et appellent à l’apaisement)
Comportement hostile
« Il y a beaucoup de xénophobie, dans les rues on entend souvent "Arabes dehors" », témoigne Sabri, à Ajaccio. Français d'origine immigrée, ce jardinier de 31 ans a l'impression de vivre un « apartheid » et dit s'être senti « plus libre » à Paris, où il a vécu plusieurs années. « Il y a toujours eu un comportement très violemment hostile aux immigrés de la part des nationalistes corses, cela ne date pas d'aujourd'hui », affirme Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre français de l'Intérieur, dans le journal L'Opinion.
(Pour mémoire : Nouvelle manifestation aux cris de "Arabes dehors" en Corse)
Également chercheuse à l'Ehess, Marie Peretti-Ndiaye décèle dans l'île, berceau de Napoléon Ier Bonaparte, d'autres particularismes susceptibles d'exacerber le racisme : selon elle, la structure du marché du travail, avec des secteurs du bâtiment et du tourisme ayant « un besoin très fort en main-d'œuvre peu qualifiée », souvent immigrée, « favorise la précarité d'une partie de la population ». Ensuite, le passé colonial : « Il y a eu 200 000 Corses en Algérie entre le XIXe siècle et la Seconde Guerre mondiale », un chiffre très important qui a favorisé la diffusion de stéréotypes raciaux. La pauvreté est également à prendre en compte, juge-t-elle, tout comme l'expansion urbaine relativement rapide, polarisée autour des deux principales villes, Ajaccio et Bastia, qui ont absorbé les deux tiers de la croissance démographique de l'île depuis 30 ans.
Liza Terrazzoni voit pour sa part « une erreur d'analyse » dans le fait de « lier l'émergence du nationalisme (...) avec ce qui s'est passé ces derniers jours ». « C'est s'empêcher de penser et de voir le glissement de la société française, l'activisme d'extrême droite » dans l'ensemble du pays.
« On sait qu'il y a des dérives racistes, des dérives d'extrême droite aujourd'hui à l'échelle européenne, en France aussi singulièrement », a déclaré lundi Jean-Guy Talamoni, nouveau président indépendantiste de l'Assemblée de Corse, en niant farouchement tout lien entre nationalisme et racisme. Marie Peretti-Ndiaye souligne de son côté « la politisation très forte » depuis une vingtaine d'années sur l'ensemble de la France des questions migratoire puis religieuse, avec aujourd'hui « à la fois la figure du migrant et à la fois la figure du musulman qui cristallise la peur ». « La Corse n'est pas différente sur ces questions-là », estime-t-elle.
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18 h 52, le 30 décembre 2015